Le gravier

La pierre utilisée pour façonner la surface parfaite des cours, qui porta longtemps le nom de Kogetsudai, n’était pas originaire de la région mais provenait, à côté d’autres sources moins importantes, de carrières exploitées sur les versants siliceux des montagnes de la charmante province de Takasago, située à une distance de plus de cent milles marins ; la roche était broyée sur place dans d’immenses meules actionnées par des mules, puis les petits cailloux étaient régulièrement acheminés dans la cité tenue pour magique par le pays tout entier : la ville de Kyôto, et également, à l’aide de petites charrettes, dans les temples les plus majestueux, comme ici, dans le quartier de Fukuine, où ils étaient déversés dans un espace situé à l’arrière du monastère entre les bâtiments agricoles et les jardins potagers, où de jeunes moines laïcs, affectés à ce travail, les façonnaient à l’aide de lourds marteaux jusqu’à l’obtention de graviers de taille régulière, après quoi on les transportait dans les cours et on en couvrait leur surface pour ensuite, après une forte tempête ou une grosse averse, ou simplement le matin à l’aube, ou pour fêter l’arrivée du printemps, à la fin du deuxième mois de l’année, façonner encore et encore, avec de larges et grands râteaux, leur forme définitive, en créant et recréant une surface plane parfaitement horizontale, et en traçant avec les dents du râteau des vagues parallèles sur la surface de graviers blancs, pour faire apparaître non seulement une image de perfection paradisiaque, mais sa réalité, laquelle rappelait la surface d’une mer houleuse, avec ici et là quelques vagues tourbillonnant autour de rochers sauvages, mais ici la beauté, dans sa simplicité ultime, avait été rêvée pour qu’il y ait tout, et rien à la fois, pour que les choses et les processus dont l’existence se déroulait à une vitesse effrayante et insaisissable, prisonniers de leur contrainte d’apparition et de disparition, recèlent malgré tout une forme de splendide permanence, aussi profonde que l’impuissance des mots devant un paysage d’une beauté inaccessible et inintelligible, telle que la succession des myriades de vagues dans l’immensité de l’océan, telle que la cour d’un monastère, une cour où, dans le calme de la surface régulière tapissée de graviers blancs minutieusement ratissés, une paire d’yeux terrorisés, un regard tombé dans la démence, un cerveau délabré pouvaient trouver le repos, et voir une pensée au contenu archaïque, perdue dans les ténèbres, renaître tout à coup, tout à coup apparaître : il n’y a pas de détails, seul existe le tout.

Lászlo Krasznahorkai, Au nord, par une montagne, au sud, par un lac, à l’ouest par des chemins, à l’est par un cours d’eau, trad. Joëlle Dufeuilly, Paris, Babel, 2003, pp.40-42.

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