Poètes pédales et pédérastes
Je me suis réveillé chez Catalina O’Hara. Pendant que je prenais le petit déjeuner, très tôt (Maria n’était pas là, le reste de la maisonnée dormait), avec Catalina et son fils Davy, qu’elle devait emmener à la garderie, je me suis souvenu que la nuit précédente, quand nous n’étions plus que quelques-uns, Ernesto San Epifanio a dit qu’il existait une littérature hétérosexuelle, une homosexuelle et une bisexuelle. Les romans, en général, étaient hétérosexuels, la poésie, par contre, était absolument homosexuelle, et les nouvelles, j’en déduis qu’elles étaient bisexuelles, même s’il n’en a rien dit.
À l’intérieur de l’immense océan de la poésie il distinguait plusieurs courants : des pédérastes, des pédales, des pédoques, des folles, des sodomites, des lopettes, des gonzesses et des efféminés. Les deux courants majeurs, cependant, étaient celui des pédérastes et celui des pédales. Walt Whitman, par exemple, était un poète pédéraste. Pablo Neruda, un poète pédale. William Blake était un pédéraste, sans l’ombre d’un doute, et Octavio Paz une pédale. Borges était efféminé, c’est-à-dire qu’il pouvait soudain être pédéraste et, tout aussi soudainement, simplement asexuel. Rubén Dario était une folle, de fait la reine et le paradigme des folles.
– Dans notre langue, bien sûr, a-t-il précisé ; dans le divers et vaste monde, le paradigme est toujours Verlaine le Généreux.
Une folle, selon San Epifanio, était plus proche de l’asile d’aliénés de premier choix et des hallucinations dans la chair vive alors que les pédérastes et les pédales vaquaient de manière syncopée de l’Éthique à l’Esthétique et vice versa. Cernuda, le cher Cernuda, était une gonzesse et en des occasions de grande amertume un poète pédéraste, alors que Guillén, Alexandre et Alberti pouvaient être respectivement considérés comme pédoque, sodomite et pédale. Les poètes du genre Carlos Pellicer étaient, en règle générale, des sodomites, alors que les poètes comme Tablada, Novo, Renato Leduc étaient des pédoques. De fait la poésie mexicaine manquait de poètes pédérastes, même si quelqu’un d’optimiste pouvait penser qu’il y avait López Velarde ou Efrain Huerta. De pédales, en revanche, il y avait pléthore, en commençant par le m’as-tu-vu (quoique sur le moment j’eusse compris mafieux) Díaz Mirón et en finissant par l’illustre Homero Aridjis. Nous devions remonter jusqu’à Amado Nervo (sifflets) pour trouver un poète pour de bon, c’est-à-dire un poète pédéraste, et non un efféminé comme Manuel José Othón de San Luis Potosi, maintenant célèbre et sollicité, un type chiant comme ce n’est pas permis. Et en parlant de chiant : Manuel Acuña était une lopette et José Joaquín Pesado une gonzesse des bois de Grèce, éternels maquereaux d’une certaine lyrique mexicaine.
– Et Efrén Rebolledo ? ai-je demandé.
– Une pédale de dernière zone. Sa seule qualité est d’avoir été, sinon le seul, du moins le premier poète mexicain à publier un livre à Tokyo, Rimas japonesas, 1909. C’était un diplomate, évidemment.
Le panorama poétique, en fin de compte, était fondamentalement la lutte (souterraine), le résultat du combat entre poètes pédérastes et poètes pédales pour s’approprier la parole. Les pédoques, selon San Epifanio, étaient des poètes pédérastes dans l’âme qui par faiblesse ou par confort partageaient et respectaient – quoique pas toujours – les paramètres esthétiques et vitaux des pédales. En Espagne, en France et en Italie les poètes pédales ont été légion, disait-il, contrairement à ce que pourrait penser un lecteur pas excessivement attentif. Ce qui se passait c’est qu’un poète pédéraste comme Leopardi, par exemple, reconstruit d’une certaine manière les pédales comme Ungaretti, Montale et Quasimodo, le trio de la mort.
– De la même façon, Pasolini refait à neuf la pédalerie italienne actuelle, il n’y a qu’à voir le cas du pauvre Sanguinetti (je ne parle pas de Pavese, c’était une folle triste, exemplaire unique de son espèce, ni de Dino Campana, qui fait table à part, la table des folles au stade terminal). Sans parler de la France, grande langue de phagocyteurs, où cent poètes pédérastes, de Villon jusqu’à notre Sophie Podolski admirée, ont protégé, protègent et protégeront avec le sang de leurs mamelles dix mille poètes pédales avec leur cour d’efféminés, de gonzesses, de sodomites et de lopettes, exquis directeurs de revues littéraires, grands traducteurs, petits fonctionnaires et grandissimes diplomates du Royaume des Lettres (il n’y a qu’à jeter un coup d’œil sur le lamentable et sinistre discours des poètes de Tel Quel). Et ne disons rien de la pédérastie de la révolution russe où, si nous devons être sincères, il n’y a eu qu’un poète pédéraste, un seul.
– Qui ? lui a-t-on demande.
– Maïakovski ?
– Non.
– Essenine ?
– Non plus.
– Pasternak, Blok, Mandelstam, Akhmatova ?
– Encore moins.
– Crache le morceau, Ernesto, je suis en train de me bouffer tous les ongles.
– Un seul, a dit San Epifanio, et tout de suite je t’enlève tout doute à ce propos, mais alors vraiment un pédéraste des steppes et des neiges, pédéraste des pieds à la tête : Khlebnikov.
Il y a eu des opinions pour tous les goûts.
– Et en Amérique latine, combien de véritables pédérastes on peut trouver ? Vallejo et Martin Adán. Un point c’est tout. Macedonio Fernández, peut-être ? Le reste, des pédales genre Huidobro, des lopettes genre Alfonso Cortés (quoique celui-ci ait des vers dignes d’un vrai pédéraste), des sodomites genre León de Greiff, des gonzesses à tendance sodomite genre Pablo de Rokha (avec des accès de folle qui auraient rendu fou Lacan), des pédoques genre Lezama Lima, faux lecteur de Góngora, et avec Lezama tous les poètes de la révolution cubaine (Diego, Vitier, l’horrible Retamar, l’affligeant Guillén, l’inconsolable Fina Garcia) à l’exception de Rogelio Nogueras, qui est un type charmant et une gonzesse à l’esprit de pédéraste joueur. Mais poursuivons. Au Nicaragua, dominent les lopettes genre Coronel Urtecho ou des pédales à la volonté d’efféminé, genre Ernesto Cardenal. Des pédales aussi, les Contemporáneos de México…
– Non, a crié Belano, pas Gilberto Owen !
– De fait, a poursuivi San Epifanio, imperturbable, Mort sans fin est, avec la poésie de Paz, La Marseillaise des hypernerveux et sédentaires poètes mexicains pédales. D’autres noms : Gelman, gonzesse, Benedetti, pédale, Nicanor Parra, pédoque avec des traces de pédéraste, Westphalen, folle, Enrique Lihn, pédoque, Girondo, lopette, Rubén Bonifaz Nuño, sodomite lopetté, notre cher et intouchable Josemilio Pe, folle. Et retournons en Espagne, retournons aux origines (sifflets) : Góngora et Quevedo, pédales ; saint Jean de la Croix et Fray Luis de León, pédérastes. Tout est déjà dit. Et maintenant, quelques différences entre pédales et pédérastes.
Les premiers aspirent jusque dans leurs songes à une verge de trente centimètres qui les défonce et les féconde, mais à l’heure de vérité c’est la croix et la bannière pour coucher avec les étalons de leurs rêves. Les pédérastes, en revanche, on dirait qu’ils vivent avec un pieu qui leur baratte les entrailles en permanence, et quand ils se regardent dans une glace – chose qu’ils aiment et détestent de toute leur âme –, ils découvrent dans leurs propres yeux enfoncés l’identité du Maquereau de la Mort. Le mac, pour les pédérastes et les pédales, est la parole qui traverse indemne les domaines du rien – ou du silence ou de l’altérité. D’autre part, et avec de la bonne volonté, rien n’empêche que les pédales et les pédérastes soient de bons amis, se plagient avec finesse, se critiquent ou se louent, se publient ou se cachent mutuellement dans le furibond et moribond pays des lettres.
– Et Cesárea Tinajero, c’est une poète pédéraste ou pédale ? a demandé quelqu’un.
Je n’ai pas reconnu la voix.
– Ah, Cesárea Tinajero, c’est l’horreur, a dit San Epifanio.
Roberto Bolaño, Les détectives sauvages, trad. Robert Amutio, Paris, Éditions de l’Olivier, 2021, pp.112-116.