Quelqu’un, un jour, avait marché ici
L’édification des galeries couvertes avait visiblement été élaborée avec un soin extrême. Elles avaient été construites, comme l’ensemble du monastère, en bois d’hinoki, matériau que les anciens bâtisseurs de temples, appelés miya-daiku, avaient longtemps – tant qu’ils l’avaient pu – utilisé par prédilection : une fois que la décision de construction était prise, dès la réception de la commande officielle, le maître charpentier, accompagné de quelques vieux charpentiers expérimentés, partait pour la province de Yoshino afin d’y sélectionner le matériau requis, ce qui représentait une longue et difficile expédition, non exempte de dangers, qui pouvait durer plusieurs semaines, voire plusieurs mois, car, outre les charges habituelles inhérentes au voyage, ils devaient porter sur les épaules une lourde responsabilité devant les dieux, celle de trouver, de sélectionner, d’acheter le bois approprié, la forêt appropriée, la montagne appropriée, car c’est de cela qu’il s’agissait, trouver, sélectionner, acheter selon d’immuables critères ancestraux, qui impliquaient la prise en considération de trois éléments déterminants, l’ensoleillement, le vent et la pluie, après quoi il ne suffisait pas de trouver, de sélectionner et d’acheter une quantité substantielle de faux cyprès dans la province de Yoshino, considérés comme les meilleurs du Japon, mais il fallait trouver une montagne entière où les hinokis répondaient aux critères requis en matière d’âge, de maturité, d’emplacement, de santé, pour le but recherché, après quoi, un beau jour, plusieurs décennies plus tard – un fait stupéfiant pour nombre de profanes –, le rituel de l’abattage pouvait commencer selon les principes sacrés du kokoroe, principes dont l’élément principal était le serment du maître charpentier, lequel s’engageait à « ne commettre aucun acte susceptible de mettre fin à la vie de ces arbres », à effectuer leur coupe, leur élagage, leur sélection, puis leur transport par voies terrestre et fluviale, et ce n’est qu’ensuite, après avoir défini précisément les tâches à accomplir sur place, en l’occurrence, établir le tracé et le type de galeries couvertes reliant les différents sanctuaires du monastère, que le maître charpentier pouvait commencer à accomplir son art simple et intemporel, marquage, pose des fondations, consolidation des piliers, installation des tranchées d’écoulement des eaux, puis, après des mois consacrés à la préparation des piliers, préparation qui incluait leur taille, leur mortaisage, et leur polissage, l’édification de la structure pouvait débuter, montage des piliers, assemblage des poutres, construction des toits, pose et fixation des planchers, des centaines d’opérations dont la simple préparation durait des mois entiers, et des centaines d’opérations dont la supervision était confiée à un seul homme, le miya-daiku, chacun des autres artisans exécutait sa tâche spécifique, avec soin et à la perfection, selon une technique pratiquée depuis des années, apprise dès l’enfance, et le résultat de ce travail collectif était la structure complexe de tous les sanctuaires, présentement de ce réseau de galeries couvertes, de ce magnifique fil conducteur spirituel où, à cet instant, dans ce désert de désolation fantomatique, en cette heure mystérieuse de terrifiant silence qui enveloppait le monastère, on eut dit qu’un bruit, chose étrange et incongrue, un seul, venait de s’échapper de la galerie couverte, c’était comme si, dans le silence absolu, les longues lattes du plancher, polies à la perfection et patinées à la perfection par les pas, venaient de restituer un unique et minuscule souvenir de la longue histoire des allées et venues que leur mémoire avait conservée pendant mille ans, car si le son dépassait à peine le seuil du silence, on pouvait nettement reconnaître le bruit d’un craquement, le plancher de la galerie venait de craquer, en un point où la fixation s’était relâchée, il avait grincé en un point, reproduisant et rappelant le poids d’un unique pas ancestral, l’assurance d’un souvenir : quelqu’un, un jour, avait marché ici.
Lászlo Krasznahorkai, Au nord, par une montagne, au sud, par un lac, à l’ouest par des chemins, à l’est par un cours d’eau, trad. Joëlle Dufeuilly, Paris, Babel, 2003, pp.59-62.