Heidegger en culotte de golf
En fait, Stifter me fait tout le temps penser à Heidegger, à ce ridicule petit-bourgeois national-socialiste en culotte de golf. Si Stifter a totalement kitschifié la grande littérature de la façon la plus éhontée, Heidegger, le philosophe de la Forêt-Noire Heidegger, a kitschifié la philosophie, Heidegger et Stifter ont, chacun pour soi, à sa manière, désastreusement kitschifié la philosophie et la littérature. Heidegger, après qui ont couru les générations de la guerre et de l’après-guerre, qui, déjà de son vivant, ont déversé sur lui une avalanche de thèses de doctorat répugnantes et stupides, je le vois toujours assis sur le banc devant sa maison de la Forêt-Noire, à côté de sa femme qui, dans son enthousiasme pervers pour le tricot, lui tricote sans arrêt des mi-bas d’hiver avec la laine, tondue par elle-même, de leurs propres moutons heideggériens. Heidegger, je ne peux pas le voir autrement qu’assis sur le banc devant sa maison de la Forêt-Noire, à côté de lui sa femme qui, toute sa vie, l’a complètement dominé et qui lui a confectionné tous ses mi-bas au tricot et tous ses bonnets au crochet, et qui lui a cuit son pain et tissé ses draps et qui lui a même fabriqué ses sandales. Heidegger était une tête kitsch, a dit Reger, tout comme Stifter, mais tout de même encore beaucoup plus ridicule que Stifter qui était, en fait, un personnage tragique, contrairement à Heidegger qui n’a jamais été que comique, tout aussi petit-bourgeois que Stifter, tout aussi effroyablement mégalomane, un faible penseur préalpin, selon moi, tout juste fait pour la potée philosophique allemande. Ce Heidegger, ils l’ont tous avalé gloutonnement pendant des décennies, plus que tout autre, et ils en ont bourré leur estomac allemand de germanistes et de philosophes. Heidegger avait une figure ordinaire, pas une figure marquée par l’esprit, a dit Reger, était un homme tout à fait dépourvu d’esprit, dénué de toute imagination, dénué de toute sensibilité, un ruminant philosophique foncièrement allemand, une vache philosophique continuellement pleine, a dit Roger, qui paissait sur la philosophie allemande et qui, pendant des décennies, a lâché sur elle ses bouses coquettes dans la Forêt-Noire. Heidegger était en quelque sorte un escroc philosophique, a dit Reger, qui a réussi à mettre sens dessus dessous toute une génération de spécialistes allemands en sciences humaines. Heidegger est un épisode repoussant de l’histoire de la philosophie allemande, a dit Reger, hier, auquel tous les Allemands savants ont participé et participent encore. Aujourd’hui, Heidegger n’a pas encore été entièrement percé à jour, si la vache Heidegger a bien maigri, on continue toujours à tirer le lait heideggérien. Heidegger dans sa culotte de golf feutrée, devant l’hypocrite blockhaus de Todtnauberg, ne reste plus pour moi qu’une photo qui le démasque, petit bourgeois de la pensée avec le bonnet noir de la Forêt-Noire sur sa tête dans laquelle n’a jamais cessé de bouillonner l’imbécillité allemande, voilà ce qu’a dit Reger. Quand nous sommes vieux, nous avons déjà suivi tout un tas de modes assassines, toutes ces assassines modes artistiques et modes philosophiques et modes d’objets usuels. Heidegger est un bon exemple de la façon dont une mode philosophique qui, un jour, a conquis toute l’Allemagne, il n’en reste rien qu’un certain nombre de photos ridicules et un certain nombre d’écrits beaucoup plus ridicules encore. Heidegger était un camelot philosophique, qui n’a apporté sur le marché que des articles volés, tout, chez Heidegger, est de seconde main, il était et il est le prototype du penseur à la traîne à qui tout, mais alors tout a vraiment manqué pour penser par lui-même. La méthode de Heidegger consistait à transformer, avec le plus grand manque de scrupules, de grandes pensées empruntées en petites pensées personnelles, c’est tout de même vrai. Heidegger a tellement rapetissé tout ce qui est grand que c’est devenu possible pour les Allemands, comprenez-vous, possible pour les Allemands, a dit Reger. Heidegger est le petit-bourgeois de la philosophie allemande, qui a coiffé la philosophie allemande de son bonnet de nuit kitsch, le bonnet de nuit noir, kitsch, que Heidegger a d’ailleurs toujours porté en toute circonstance. Heidegger est le philosophe en pantoufles et bonnet de nuit des Allemands, rien de plus. Je ne sais pas, a dit Reger, hier, chaque fois que je pense à Stifter, je pense aussi à Heidegger et inversement. Ce n’est tout de même pas un hasard, a dit Reger, si Heidegger tout comme Stifter a toujours plu avant tout aux femmes crispées et leur plaît encore aujourd’hui, de même que les nonnes diligentes et les infirmières diligentes consomment Stifter en quelque sorte comme leur plat favori, de même elles consomment Heidegger. Heidegger est encore aujourd’hui le philosophe préféré du monde féminin allemand. Le philosophe des femmes, voilà ce qu’est Heidegger, le philosophe du repas de midi, particulièrement approprié à l’appétit philosophique allemand et sorti tout droit de la poêle des savants. Quand vous arrivez dans une réunion petite-bourgeoise, ou même dans une réunion aristocratico-petite-bourgeoise, très souvent on vous sert Heidegger dès avant les hors-d’œuvre, vous n’avez pas encore ôté votre manteau qu’on vous offre déjà un morceau de Heidegger, vous ne vous êtes pas encore assis que la maîtresse de maison vous a déjà, pour ainsi dire, apporté Heidegger avec le sherry, sur le plateau d’argent. Heidegger est une philosophie allemande toujours bien préparée, qui peut être servie partout et à tout moment, a dit Reger, dans n’importe quelle maison. Je ne connais pas aujourd’hui de philosophe plus dégradé, a dit Reger. D’ailleurs, pour la philosophie, Heidegger est fini, alors qu’il y a dix ans il était encore le grand penseur, à présent il ne fait plus que hanter pour ainsi dire les ménages pseudo-intellectuels et les réunions pseudo-intellectuelles et, à toute leur hypocrisie naturelle il en ajoute encore une, artificielle. Tout comme Stifter, Heidegger est, pour l’âme allemande moyenne, un pudding de lecture, fade mais facilement digestible. Heidegger a aussi peu à voir avec l’esprit que Stifter avec la poésie, croyez-moi, pour ce qui est de la philosophie et de la religion, ces deux-là valent autant dire rien, bien que je place tout de même Stifter plus haut que Heidegger qui m’a tout de même toujours repoussé, car tout ce qui touche à Heidegger m’a toujours rebuté, non seulement le bonnet de nuit sur la tête et le caleçon d’hiver tissé à la maison sur le poêle chauffé par lui-même à Todtnauberg, non seulement son bâton de Forêt-Noire taillé par lui-même, mais justement sa philosophie de Forêt-Noire taillée par lui-même, tout, chez cet homme tragi-comique, m’a toujours rebuté, m’a toujours très profondément repoussé, chaque fois que j’y pensais ; il me suffisait de connaître une phrase de Heidegger pour être rebuté et la simple lecture de Heidegger, a dit Reger ; Heidegger m’a toujours fait l’effet d’un charlatan, qui n’a jamais fait qu’exploiter tout ce qui l’entourait et qui, tout en s’adonnant à cette exploitation, se prélassait au soleil sur son banc de Todtnauberg. Quand je pense que même des gens hautement intelligents se sont laissé attraper par Heidegger et que même l’une de mes meilleures amies a fait une thèse sur Heidegger et, de plus, qu’elle a fait cette thèse sérieusement, aujourd’hui encore j’en ai la nausée, a dit Reger. Ce rien n’est sans fondement est tout ce qu’il y a de ridicule, voilà ce qu’a dit Reger. Mais l’affectation en impose aux Allemands, a dit Reger, les Allemands s’intéressent à l’affectation, c’est l’une de leurs caractéristiques les plus marquantes. Quant aux Autrichiens, sur tous ces points ils sont encore bien pires. J’ai vu une série de photographies qu’une photographe de très grand talent a faites de Heidegger, qui a toujours eu l’air d’un officier d’état-major bedonnant, à la retraite, a dit Reger, et que je vous montrerai un jour ; sur ces photographies, Heidegger se lève de son lit, Heidegger se recouche dans son lit, Heidegger dort, il s’éveille, il met son caleçon, il enfile ses mi-bas, il boit une gorgée de vin nouveau, il sort de son blockhaus et contemple l’horizon, il taille son bâton, il met son bonnet, il ôte son bonnet, il tient son bonnet dans ses mains, il écarte les jambes, il lève la tête, il baisse la tête, il met sa main droite dans la main gauche de sa femme, sa femme met sa main gauche dans sa droite à lui, il marche devant la maison, il marche derrière la maison, il se dirige vers sa maison, il s’éloigne de sa maison, il lit, il mange, il trempe sa cuiller dans sa soupe, il se coupe une tranche de pain (cuit par lui-même), il ouvre un livre (écrit par lui-même), il ferme un livre (écrit par lui-même), il se baisse, il s’étire, et ainsi de suite, a dit Reger. C’est à vomir.
Thomas Bernhard, Maîtres anciens, trad. Gilberte Lambrichs, Paris, Gallimard, « Folio », 1988, pp.72-78.