À la recherche de la paix

Deux fois par an ils allaient à la montagne pour trouver la paix, mais en réalité, où qu’ils se rendissent, ils n’étaient porteurs que d’agitation, les vallées qu’ils parcouraient étaient certes paisibles, mais uniquement jusqu’au moment où ils y posaient le pied, paisibles les bois jusqu’à ce qu’ils y entrent, paisibles les sommets jusqu’à ce qu’ils les gravissent. Même les chalets alpins, poursuivis-je, n’étaient paisibles que jusqu’à ce que mes parents en poussent la porte. Et d’ailleurs, continuai-je, la maison familiale était aussi la plus paisible qui soit, mais uniquement quand les parents n’y étaient pas, bien sûr. Des personnes comme nos parents, lui dis-je, ne trouvent jamais la paix, parce qu’ils sont eux-mêmes tout sauf en paix, et qu’ils introduisent leur agitation où qu’ils aillent et quoi qu’ils fassent. Ils cherchent la paix mais naturellement ne la trouvent pas, parce qu’ils sont le contraire de la paix, ils s’ébranlent pour aller chercher un endroit paisible et, dès qu’ils l’atteignent, le transforment en endroit agité, transforment la paix absolue en agitation absolue. Quelle paix incroyable, s’exclament-ils en regardant tout autour d’eux, et en réalité ils ont déjà introduit en cet endroit-là plus grande agitation. Lorsque le père disait qu’il voulait avoir la paix, c’était une phrase absurde. Tout comme lorsque le disait ma mère. Et aussi, finalement, quand je le disais moi, car tous les trois nous étions l’agitation incarnée, mes parents aussi loin que je me souvienne, et moi-même à cause de mes parents.
Mes parents m’ont plongé dans l’agitation et plus jamais je ne trouverai la paix, lui dis-je, pas plus que toi tu ne trouveras la paix, car tes parents t’ont eux aussi plongé dans l’agitation.
Car à l’origine l’être humain est la paix incarnée, dis-je, ce sont les parents qui l’en arrachent et font de lui un être agité, c’est le système parental qui au bout du compte se mue en système universel, auquel personne n’échappe. Par conséquent, lui dis-je, il n’existe par la force des choses aucun être humain en paix, tous sont dans l’agitation, et rechercher la paix relève de la folie. À intervalles réguliers, ils sombrent dans cette folie consistant à rechercher la paix, alors que la paix n’existe pas, dans la mesure où l’être humain est l’absence même de paix ; où qu’il aille, où qu’il n’aille pas, il ne peut que constater son absence. Lorsque nous cherchons la paix, c’est la plus grande des folies, lui dis-je. Sans cesse nous cherchons la paix et naturellement ne la trouvons pas, car nous sommes l’absence de paix incarnée. Ces excursions en haute montagne correspondaient à la méprise semestrielle des parents, qui croyaient qu’ils y trouveraient la paix. Là-haut dans le chalet. Là-haut sur les sommets. Mais, au contraire, ces excursions en haute montagne exacerbaient le trouble en chacun de nous. Comprends-tu, lui dis-je, c’est lorsque nous pensons accéder à la paix que nous accédons en réalité à la plus grande agitation. Naturellement les parents ne comprenaient pas cela, car tout au long de leur vie ils se sont bien gardés de réfléchir. Ils réprouvaient, mais ils ne réfléchissaient pas, ils confondaient en permanence la réprobation et la réflexion, et, tandis qu’il y a presque autant de réprobateurs que d’êtres humains sur terre, il n’y a presque personne qui réfléchisse. La méprise consistant à croire qu’il était possible de trouver la paix n’était qu’une des erreurs que commettaient et cultivaient mes parents, lui dis-je. Ils enfilaient leurs chaussettes rouge vif et coiffaient leurs bonnets rouge vif et allaient en quête de paix. Ils présumaient toujours que la paix se trouvait en haute montagne, que ce soit en Suisse ou dans le Tyrol italien, près de Merano, de l’Alpe de Siusi, de l’Ortler, du mont Blanc, du Cervin ou du Massif mort. Ils enfilaient leurs chaussettes rouge vif et coiffaient leurs bonnets rouge vif et fixaient la cithare et la trompette à leurs sacs à dos et allaient chercher la paix. Mais ils ne la trouvaient pas. Et au bout du compte, dis-je, c’est moi qu’ils blâmaient de ce qu’ils ne l’avaient pas trouvée. C’est moi qui leur avais fait obstacle, sur moi que retombait la faute originelle qui me rendait responsable de tout. C’étaient moi et ma sœur qui anéantissions tous leurs projets. Après s’être copieusement jeté à la figure pendant des mois la phrase je veux avoir la paix, ils rassemblaient leurs affaires et partaient en quête de paix. Ils achetaient leurs billets de train, avec la paix pour destination. Chaque fois, ils étaient persuadés qu’ils allaient trouver la paix dans une vallée suisse ou dans un massif tyrolien. Ils marchaient toujours plus vite montaient toujours plus haut, tirant de leurs bagages la corde et le piolet, la cithare et la trompette. Mais ils ne trouvaient pas la paix. D’abord, ils étaient toujours persuadés que rien n’était plus facile que de trouver la paix, mais ensuite ils étaient obligés de constater que c’était au contraire la chose la plus difficile. Face à cet échec dans leur quête de paix, ils commençaient alors à me blâmer. D’abord avec quelque retenue, des scrupules les étreignaient à l’auberge, au moment de dépasser la lisière des arbres, mais soudainement, au bord de l’épuisement et confrontés à la plus profonde des déceptions, ils me tombaient dessus, moi la honte, moi le malheur originel, qui même à la montagne ne les laissais pas en paix. Et avec toi, lui dis-je, tes parents procédaient exactement de la même manière. Au fond, mes parents ne m’ont toujours emmené avec eux en haute montagne que dans l’unique but de me rendre responsable de leur quête de paix malheureuse, de la même façon qu’ils m’ont toujours considéré comme le responsable de toutes leurs peines et de tous leurs malheurs. Ils ne se tournaient vers moi que lorsqu’il s’agissait pour eux de déverser sur moi leur haine de tout ; alors, j’étais là, j’étais à leur disposition. C’est pourquoi il fallait que je les accompagne même sur les plus hauts sommets, lui dis-je, juste pour pouvoir être à la disposition de leurs projets les plus funestes ; ils n’hésitaient pas à me forcer, à coups de pied s’il le fallait, jusqu’au sommet de l’Ortler, juste pour pouvoir m’y rendre responsable de tous leurs malheurs. Et tes parents t’ont fait la même chose, lui dis-je. Ton père a déchargé toute sa colère sur toi au moment même où nous étions arrivés à peu près au niveau du glacier du Grossglockner, épuisés, complètement lessivés. Tu t’en souviens ? L’orage arrivait et c’était ma faute, une avalanche s’est déclenchée et c’était moi, disaient-ils, qui l’avais provoquée. Car le sommet de la montagne était aussi l’endroit où culminait la haine de nos parents contre nous, la haine contre leur progéniture ratée, comme disait souvent ma mère, contre leur honte. Je veux avoir la paix, disait mon père en empaquetant ses chaussures de randonnée et son bloc à dessin, tandis que ma mère remplissait son sac à dos et accordait sa cithare dans la cuisine, qui lui paraissait le lieu le plus approprié à cette fin, et ils m’invectivaient tous les deux car je faisais mes bagages trop lentement à leur goût ; je me souviens aussi qu’ils emportaient un livre abject, un recueil de poèmes de Novalis, et nous voilà déjà courant en toute hâte à la gare et prenant le train dans la nuit, afin d’être parés pour l’ascension dès les premières lueurs du jour. Avant même de commencer l’ascension, j’étais toujours épuisé, lui dis-ie, tout comme toi, sans même parler de ma sœur. Nous devions marcher en silence, sans renâcler. À un moment, le père se détachait du groupe, parce qu’il était le plus costaud, il avait toujours de l’avance sur nous, il était toujours le premier au sommet. Ma mère n’était plus qu’amertume. Ma sœur sanglotait, mais rien à faire. Le père déterminait l’itinéraire. La mère le suivait sans un mot, je me souviens encore exactement du bruit que faisaient les cordes de la cithare accrochée à son sac à dos. Je veux avoir la paix, cette phrase, même si personne ne la disait à haute voix, se répétait sans cesse, impossible de me la sortir du crâne, j’entendais en permanence résonner en moi la phrase paternelle je veux avoir la paix. À grandes enjambées, le père nous laissait loin derrière, comme pour exaucer sa phrase je veux avoir la paix, mais il était impossible d’exaucer cette phrase, elle revenait sans cesse à la charge. Elle nous poursuivait encore lorsque nous approchions du but, elle restait omniprésente même lorsque nous avions atteint le sommet et regardions, épuisés, le paysage que nous dominions désormais. Jamais le monde ne m’a paru plus menaçant et blessant que vu du haut d’une cime. Mon père avait beau répéter plusieurs fois quelle paix ici au sommet, quelle paix majestueuse, au fond de lui il ressentait une agitation insupportable, car là où l’on escompte la paix totale et absolue règne en réalité l’absence de paix la plus totale et la plus absolue, et il se mortifiait plusieurs fois en déclarant qu’il avait atteint le summum de la paix, nous tous avions atteint le summum de la paix, affirmait-il, et il nous demandait si nous avions bien conscience d’avoir atteint la paix la plus totale et absolue, il exhortait sans cesse ma mère à reconnaître que nous avions atteint la paix absolue et totale, quel calme, quelle tranquillité, disait-elle alors, il règne vraiment ici une paix suprême. Et comme je n’avais pas spontanément partagé l’opinion de mes parents, lui dis-je, ils me sommaient de déclarer qu’ici, tout en haut des cimes, régnait une paix suprême, de sorte que, pour échapper à leurs menaces, je m’empressais de répéter qu’ici, sur les sommets, régnait une paix suprême et absolue. Si je ne l’avais pas dit, si j’avais dit la vérité, c’est-à-dire que régnait ici la plus grande absence de paix, l’agitation la plus totale, ils m’auraient attaqué de la plus violente des manières, lui dis-je. Mais si je répétais alors, à plusieurs reprises, les mots paix suprême et absolue, ils finissaient par s’en contenter. Comme nous nous étions accroupis dans un coin protégé du vent, ma mère pouvait détacher la cithare de son sac à dos et commencer à en jouer. Elle avait toujours mal joué de la cithare, contrairement à ma grand-mère, qui en jouait mieux que quiconque, de sorte que les notes qui résonnaient là-haut sur les sommets étaient tout simplement catastrophiques, lui dis-je. Le père lui intimait alors de cesser de jouer de la cithare, sur quoi il détachait la trompette de son sac à dos et commençait à souffler dedans. Or le vent entrechoquait chaotiquement les sons qu’il tirait de sa trompette, gâchant rapidement son plaisir. Il coinçait alors son instrument entre deux roches et demandait à ma mère de lui couper deux grandes tranches de pain, sur lesquelles il déposait lui-même plusieurs tranches de jambon. Ils me donnaient à manger aussi, mais je n’arrivais pas à avaler la moindre bouchée, comme on dit. Quelle paix, répétait de nouveau mon père. Le vent tournait à la tempête, poursuivis-je, et nous craignions de geler sur place. Nous nous glissions alors dans un renfoncement rocheux et regardions au-dehors. La tempête était bon signe, disait mon père. Oui, confirmait ma mère. L’ascension avait duré huit heures. Les parents se pressaient l’un contre l’autre dans le renfoncement rocheux, tremblant de tous leurs membres. La tempête se déchaînait tellement que j’entendais à peine mon père qui répétait : quelle paix incroyable. Lui aussi était complètement épuisé, tout comme la mère. Pour ma part, la seule chose dont je suis sûr, c’est que j’ignorais totalement comment j’avais été capable d’emboîter le pas à mes parents. Ils enlevaient leurs chaussures de randonnée, étendaient leurs jambes et leurs pieds et se massaient mutuellement les orteils. Je me sentais comme dans un cauchemar, lui dis-je.

Thomas Bernhard, Goethe se mheurt, trad. Daniel Mirsky, Paris, Gallimard, « Folio », 2013, pp.73-82.

Suggestions