Ce mois du délire 

Du flamboiement qui tournoie autour du disque solaire et qui oblige à baisser les yeux, de telle sorte que le regard devine plutôt qu’il ne voit cette zone d’incandescence, émane une sorte de poussière blanche ou une lumière poussiéreuse extrêmement fine, en suspension, et qui, avec lenteur, se dissout dans l’air et dans le ciel : heure irréelle du mois du délire, et des gouttes de sueur, grosses comme des perles de verre, marquent de sillons tortueux le visage et le torse du Chat dont l’ombre, dans la cour de derrière, n’est plus qu’un petit tas informe à ses pieds, sous ses espadrilles appuyées sur le carrelage rouge de la galerie : il est immobile, les yeux fermés, la tête rejetée en arrière et les bras ouverts, exposé au soleil. De par la position de son corps, on dirait une attitude de défi ou bien de soumission envers cette lumière ardue qui le travaille. D’un côté il y a la chaise longue de toile orange, la chaise de paille où sont posés la bouteille vide, le verre vide, la tasse blanche pleine à moitié d’eau tiède où flotte un papillon de nuit noyé. Et, au-delà de l’espace couvert de vieilles batteries et de pneus à moitié pourris qui émergent d’entre les herbes sèches et calcinées, au-delà des fûts de gas-oil rouillés et cannelés, au-delà même du seau rouge et du foin éparpillé par terre, sous les eucalyptus, se défendant tant bien que mal de la chaleur à l’ombre criblée de perforations lumineuses, le cheval bai broute, paisible. La grande bouche remue sans cesse, de telle sorte que le museau blanc et noir montre son envers rose et les grandes dents blanches qui triturent, parcimonieuses, leur nourriture. Le Chat se redresse, en relevant la tête, en refermant ses bras le long de son corps et en ouvrant les yeux. Il y a un grand silence qui entoure la maison et même tout le lieu. Si une voix s’élevait dans ce silence bouillant où il n’y a même pas de crissements ou de murmures, pas même la stridence de la chaleur ni les grincements de la roue lente de midi, elle lui parviendrait comme feutrée, comme exsangue. Les yeux du Chat se ferment à demi et son corps entier s’immobilise à nouveau, essayant sans succès d’entendre, mais on n’entend rien. Aucun grincement : la roue dont la charge est en ce moment, ou plutôt à cet instant même, en un état de passivité qui n’est même pas une attente car le pont qui eût permis de l’atteindre a été coupé, cette roue ne se meut en aucune façon, aucun sens, aucun but. Elle est inerte, aussi large que longue et pleine de choses sans vie qui se calcinent dans la lumière coagulée ou qui sont comme les restes, sans température propre, de choses déjà brûlées, calcinées. Établies, constantes, suspendues, ces choses qui sont la roue, gisent à présent dans une dimension fantômale, et à présent, se rapproche, débarrassé à mesure des strates de distance qui le feutrent de moins en moins, grandissant et devenant plus complexe et plus fort, le bruit d’un moteur d’automobile, qui tire le Chat par degrés de son espèce de rêve.

Juan José Saer, Nadie Nada Nunca, trad. Laure Bataillon, Paris, Le Tripode, 2025, pp.41-42.

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