La matière du monde

De sa mémoire remonte, sans raison apparente, un souvenir : à l’époque où il était encore champion provincial de la plus longue immersion dans l’eau, il y a quinze ans de cela, il se trouvait dans le fleuve depuis soixante-six heures. Il le connaissait bien, le fleuve, et les rivières, les ruisseaux qui venaient de partout ailleurs s’y jeter ou qui y prenaient naissance, traçant une série de courbes capricieuses, formant des îles en leur milieu, puis revenant au puissant courant central. Et il était, lui, depuis soixante-six heures dans ce courant-là, non pas dans un des bras de rivière mais au centre même du grand fleuve, d’où on apercevait à peine les bords. Flottant, dérivant, dans l’eau profonde, couleur caramel, dans le petit matin d’octobre, sans rien d’autre autour de lui que l’eau vue au ras de la surface et où ne pointait que sa tête un peu endormie par le courant. Ces soixante-six heures étaient à peine le début de son raid et c’était son troisième lever du jour dans l’eau. Il avait vu, sur l’eau en mouvement, le soleil presque vert et la lune rougeâtre, jour après jour, apparaître à l’horizon, monter lentement dans le ciel, décliner peu à peu et disparaître. Le maître-nageur faisait la planche, paisible, face au soleil ou au ciel étoilé. Il savait que sur les deux rives, les curieux étaient en train de se hausser sur la pointe des pieds pour essayer de l’apercevoir au milieu de l’eau, dont le courant, auquel il n’opposait aucune résistance mais qu’il n’aidait pas non plus de ses efforts pour ne pas se fatiguer inutilement, le faisait dériver comme un tronc d’arbre, vers l’aval ; parfois une barque, chargée de deux ou trois supporters, s’approchait coupant le fleuve en diagonale et s’arrêtait à quelques mètres de lui, pendant quelques minutes, juste le temps nécessaire pour que ses occupants profèrent quelques paroles d’encouragement auxquelles il répondait par des sourires vagues et des expressions indécises, évitant de parler pour ne pas perdre de forces. Après, il voyait s’éloigner la barque avec le même sourire pénible, comme celui d’un malade ou d’un invalide, jusqu’à ce qu’une ou l’autre rive l’avale. Le canot de contrôle évoluait aux alentours et, de temps en temps, par-dessus bord, se penchait vers lui la tête couverte d’une casquette ou d’un chapeau d’un des organisateurs ou d’un journaliste ; deux ou trois fois, ce fut sa femme elle-même qui, souriante, le montrait à un de ses enfants. Lui, répondait à tous, avec des gestes imprécis, des sourires vagues. C’était quand on le laissait seul, quand personne ne s’approchait de lui qu’il se sentait le mieux : se laissant assoupir, entraîner lentement par le courant, face au ciel, il voyait sans pour autant s’abandonner à une rêverie précise, défiler dans son esprit beaucoup d’images aux contours nets qui allaient et venaient et ne semblaient pas avoir beaucoup de relations entre elles. L’eau collée à son corps, oubliée, tournant autour de lui en mouvement continu, changeant, toujours au ras des yeux, à peine plissée, allant vers le sud et l’emmenant, comme en jouant, avec elle. Cela faisait soixante-six heures de cela : à présent, sur le fleuve désert, le jour se levait. Le canot du contrôle, qui était resté proche toute la nuit, s’était éloigné un moment vers la rive, de sorte qu’il était seul et voyait le soleil ou un segment de soleil plutôt, rougeâtre, se frayer un chemin parmi la végétation des îles et teindre le ciel autour de lui. Il y avait encore des étoiles mais on ne les voyait qu’à peine. La somnolence du maître-nageur était moins due à la fatigue qu’au va-et-vient continu de l’eau qui le berçait. Le soleil qui montait se mit, d’un seul coup et sans que le maître-nageur ait eu le temps de percevoir la transition, à se refléter dans l’eau : une ligne de points mobiles, rougeâtres, fragiles, friables, qui se mettaient à danser sur place sous ses yeux en changeant d’aspect, de teinte, de place. Parfois ils formaient une ligne, vacillante, que secouait une ondulation imperceptible mais, presque aussitôt, la ligne se brisait et redevenait ce nombre imprécis de points dansants. Le maître-nageur avait les yeux fixés sur eux. Il les voyait comme un peu d’au-delà de la rétine, ou de l’attention, ou de la conscience, dans un état qui n’était pas tout à fait celui de la veille mais n’avait rien à voir non plus avec le sommeil ; mais, même s’il avait eu l’idée de détourner les yeux et de penser à autre chose, ce qu’il ne fit pas, il aurait eu sans doute besoin d’un effort beaucoup plus grand que celui que demande d’habitude semblable décision. Sans doute l’eau l’entraînait-elle, paisible, vers le sud, mais elle entraînait aussi le reflet, de sorte que la distance qui les séparait demeurait constante, de même que son angle de vision, ce qui donnait l’illusion d’une immobilité parfaite, pareille à celle de l’oiseau qui entre dans l’aura du serpent et reste comme cloué au sol en le voyant danser sur place. Sans bouger, sans même cligner des yeux, le baigneur contemplait la raie et la voyait passer de l’un au multiple et du multiple à l’un, d’un millième de seconde à l’autre, sans cesser d’être perpétuellement bercé dans ce mouvement ondulatoire qui se transformait en une espèce de tourbillon de scintillements quand la raie se fragmentait, et qui l’assoupissait. Et, à un certain moment – le maître-nageur, dans son souvenir, n’aurait su dire quand –, la raie ne se ressouda pas : à la lumière du souvenir on pouvait raisonner et se dire que le soleil était, sans doute, monté d’un degré dans le ciel et avait, de ce fait, modifié son reflet dans l’eau, ce qui pouvait bien être au fond l’explication juste, étant donné qu’il lui semblait se souvenir que, par-dessus sa tête, le ciel avait pâli et que les étoiles n’étaient plus visibles. Ce qui est sûr c’est que tout autour de lui la surface de l’eau se transforma en une série de points lumineux d’un nombre indéfini et peut-être infini, très proches les uns des autres mais qui ne se touchaient pas, comme le prouvait le fait que, malgré son perpétuel scintillement, on pouvait voir entre l’un et l’autre point une ligne noire, très fine. Aussi loin que sa vue pouvait porter, c’est-à-dire tout l’horizon visible, la surface qui l’entourait, où il n’était plus possible à présent de distinguer l’eau du rivage, semblait s’être pulvérisée et les particules en nombre infini qui dansaient sous ses yeux ne possédaient plus entre elles la moindre cohésion. Il aurait pu comparer ce qu’il voyait à un vêtement couvert de paillettes s’il n’avait cru se rappeler que les paillettes sont cousues et se recouvrent en partie comme les écailles sur le corps des poissons. Ces points lumineux, eux, ne formaient aucun corps, mais ils étaient une infinité de corps minuscules, comme un ciel étoilé, à cette différence que le vide noir entre eux était une petite raie très fine, à peine visible, ou plutôt une circonférence noire très mince parce que la profusion de points lumineux qui entouraient le maître-nageur transformait l’espace noir qui les englobait en une circonférence. De cet espace précaire émergeait, rigide, immobile, la tête du maître-nageur qui flottait, raide et en plan incliné et qui apparaissait entourée de ces points lumineux dont certains scintillaient jusque dans ses cheveux ou sur sa barbe de trois jours. Lui qui avait, littéralement, passé sa vie dans l’eau, n’avait jamais rien vu de semblable. Et soudain, dans cette aube d’octobre, son univers connu perdait sa cohésion, se pulvérisait, se transformait en un tourbillon de corpuscules sans forme et peut-être sans fond où il n’était plus si facile de chercher à avoir pied, comme on pouvait le faire quand on était dans l’eau. Il éprouvait moins de la terreur que de l’étonnement, de la répulsion surtout, de sorte qu’il essayait de se maintenir le plus raide possible pour éviter tout contact avec cette substance ultime et sans signification en laquelle s’était transformé le monde. On n’entendait aucun bruit ou, s’il y avait quelque chose, une rumeur, un murmure qui laissait deviner que ces corpuscules s’entrechoquaient, le maître-nageur ne l’entendait pas, absorbé comme il l’était dans sa contemplation et dans les conclusions qu’il pouvait tirer du spectacle qui se présentait à ses yeux. Le moteur du canot de contrôle qui ronronnait en sourdine dans le petit matin ne le tira pas davantage de sa contemplation et en le voyant s’approcher, fendre la surface de son étrave blanche – toute contaminée elle aussi de points lumineux –, il se demandait comment diable il pouvait progresser dans ce milieu flottant, changeant, précaire, qui allait à la dérive dans le vide. Sans donner signe de panique, sans précipitation, il sortit le bras de la surface de l’eau et le tendit vers le canot, faisant de la main des mouvements vagues pour indiquer qu’on le sorte de là, et, tandis qu’on le remontait au moyen de courroies qu’on lui avait passées sous les aisselles et qu’on le halait du canot, le maître-nageur se tenait encore bien raide, silencieux et ses yeux restaient fixés sur cette lumière pulvérisée qui constituait tout l’horizon visible. Du canot, on l’avait emmené dans une clinique car il semblait avoir perdu complètement l’usage de la parole. Les médecins attribuèrent son état à une fatigue extrême – il est vrai que l’entraînement avait été intense et que le champion n’était plus de la première jeunesse – mais le maître-nageur qui se bornait à parler très peu et à communiquer plutôt par gestes et par mimiques, savait très bien en son for intérieur qu’il n’était pas épuisé ni rien de tout cela, mais ce qu’il avait vu était difficile à expliquer et c’est pour cela qu’il préférait se taire et somnoler. Il lui fallut des semaines, des mois pour se réhabituer à la réalité de tous les jours, celle d’avant son immersion, pour voir un corps, un visage, un lieu quelconque comme une entité constituée et non pas comme une série infinie de points en suspension, sans autre relation entre eux que deux ou trois lois mécaniques rudimentaires. C’est ainsi qu’il avait perdu son titre de champion provincial d’immersion prolongée. D’abord on lui avait donné une pension puis, un peu pour s’occuper, un peu pour améliorer ses fins de mois, il avait demandé ce poste de maître-nageur, lorsque, des années plus tard, sa fièvre fut presque oubliée et que l’étrangeté fut devenue en lui une espèce de seconde nature, inconsciente, solide et incurable.

Juan José Saer, Nadie Nada Nunca, trad. Laure Bataillon, Paris, Le Tripode, 2025, pp.144-149.

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