Le noyau de l’indistinct

Nous avançâmes une journée entière en nous éloignant de l’eau vers le pur désert, et quand au crépuscule nous installâmes le camp en face d’un soleil rond, rouge et bas, énorme, qui touchait déjà presque la ligne d’horizon, soulignant d’un halo rougeâtre et brillant le contour des choses, j’eus l’impression, plus triste qu’effrayante, que c’était au centre même de la solitude que nous étions parvenus. Sur cette terre plate que bientôt la nuit escamoterait, il me sembla durant quelques instants que nous étions la seule chose vivante à s’agiter sous ce soleil étranger, écrasant et dédaigneux. J’interrogeai du regard le cercle complet de l’horizon sans percevoir d’autre mouvement que celui de l’herbe qui se penchait, fouettée par le vent, ni d’autre son qui ne fût le sifflement de ce souffle glacé qui venait du sud. Et même si je savais que dans ce désert la vie pullulait, non seulement la vie animale mais la vie humaine, nomade et solitaire, ce fut le souffle inhumain de ce paysage qui me fit tressaillir. Jamais, ni avant ni après ce voyage, je ne parvins à saisir, aussi claires que celles qu’expédiaient la terre vide, l’énorme soleil rouge et, quelques heures plus tard, les étoiles accablantes, des nouvelles sur la condition véritable de tout ce qui croissait, rampait, battait des ailes, palpitait et saignait s’agitant en de grotesques contorsions au milieu du mécanisme igné que le hasard avait mis, sans raison apparente, en mouvement. Nous allumâmes un feu modeste car le bois n’est pas abondant dans certaines parties de la plaine et, après le dîner, à moitié habillé pour me protéger du froid, je me mis au lit et, à la lumière d’une bougie, avant de m’endormir, je lus quelques pages de Virgile.

Des lieues et des lieues durant, le désert est en chaque endroit toujours identique à lui-même. Seule la lumière change : le soleil, périodique, se lève à l’est, monte lent et régulier jusqu’au zénith puis, avec l’exactitude rituelle qu’il a mise à atteindre le plus haut du ciel, descend vers l’ouest et enfin, devenant énorme et d’un rouge qui pâlit et se refroidit peu à peu, scintillant avec une luminosité peut-être familière dans l’espace infini mais étrangère ici-bas, il s’enfonce sous l’horizon et disparaît, laissant toutes choses se recouvrir de la noirceur visqueuse de la nuit, jusqu’à ce que quelques heures plus tard, sur l’est, il réapparaisse. S’il n’y avait pas les changements de lumière et de couleur qui se produisent à cause de cette rotation perpétuelle, le cavalier qui traverse la plaine aurait l’impression, dans un pastiche de mouvement inutile et légèrement onirique, de toujours chevaucher au même point de l’espace. Par les journées nuageuses cette illusion est parfaite et un peu inquiétante. Les bruits rythmiques du déplacement en chariot, en charrette, en voiture de poste ou à cheval, comme ils se répètent, identiques, sur de longues distances à cause de la régularité, quand ce n’est pas de l’absence, des accidents du terrain, semblent aussi répéter indéfiniment le même instant, comme si le ruban incolore du temps, empêtré dans l’engrenage de la roue, ou de quoi que ce soit d’autre qui le déplace, scintillait en un point immobile, ne pouvant, de par son essence faite de pur changement, s’interrompant, se reposer. Cette monotonie endort. Les choses qui, hors de la progression du cavalier, peuvent se produire souvent parce qu’elles sont le propre de ces lieux finissent par s’adapter à cette illusion de répétition, et si la première fois qu’elles surviennent elles attirent l’attention et même la curiosité du voyageur, au bout d’un certain temps elles sont déjà devenues plus que familières et flottent, fantomatiques, au-delà de l’expérience, et même par moments au-delà de la compréhension. Par exemple, la vie qui fourmille parmi les touffes d’herbe de hauteur régulière, tirée de sa tranquillité par le passage d’un chariot ou d’un cavalier, cette vie active et variée qui pourrait occuper l’existence entière d’un naturaliste, si pour le voyageur, qui n’a d’autre préoccupation que de dépasser au plus tôt cette pauvre campagne perdue, sa première apparition éveillera sans doute quelque intérêt, au bout de quelques heures elle s’enrobera de la plus uniforme des monotonies : si à son passage un lièvre bondit, ce sera toujours la même image du bond que son œil captera, et il verra toujours l’arrière-train du lièvre à courte queue, un peu plus clair que le reste de son corps, s’élever tandis que de la tête, qui s’est déjà enfoncée entre les herbes, il ne parviendra à entrevoir, en un éclair, que la pointe des oreilles. S’il s’agit de perdrix, ce sera toujours un couple, au plumage entre le gris, le verdâtre et le bleuté aux reflets métalliques, qui s’envolera brusquement, le mâle et la femelle côte à côte, presque au ras des herbes, pour y disparaître à nouveau puis reprendre leur vol bref, maladroit et de peu d’élan, pour quelques mètres de plus. Lieue après lieue, les mêmes oiseaux de proie donneront l’impression de voltiger au-dessus des mêmes ossements, et les mêmes chevaux sauvages, en migration d’hivernage, de pâturer en troupeaux de quinze ou vingt, tranquilles et minuscules sur la ligne d’horizon. Une particularité du paysage qui soudain apparaît, apportant avec elle la diversité, n’est plus en fin de compte, si elle doit s’étendre sur des lieues, qu’une nouvelle parcelle de l’identique qui commence et dont la nouveauté, presque instantanément, s’évanouit. Semblable à la mer, la plaine n’est variée que sur ses rivages : son intérieur est comme le noyau de l’indistinct. Démesurée et vide, quand il s’y produit quelque accident, on a toujours l’illusion, ou peut-être l’impression véridique, que c’est le même accident qui se répète. Lorsqu’advient quelque chose hors du commun, son avènement est si net et intense que peu importe qu’elle ait été fugace ou durable, son excessive évidence nous semblera toujours problématique.

Juan José Saer, Les nuages, trad. Philippe Bataillon, Paris, Le Tripode, 2020, pp.152-155.

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