Les différentes étapes de la connaissance
En m’éveillant le lendemain matin, la première chose qui m’attendait lorsque mon être, fermé durant la nuit par les clefs du sommeil, s’entrouvrit à la veille, fut l’explication de cette mystérieuse impression de familiarité : durant le cours de philosophie nous avions étudié les Académiques de Cicéron, et comme l’époque des examens approchait, nous marchions, un ami et moi, dans la rue principale d’Alcalá, mémorisant cette page où Cicéron décrivait la manière utilisée par Zénon le stoïcien pour expliquer à ses disciples les quatre étapes de la connaissance : les doigts étendus signifiaient la représentation (visum) ; quand il les tenait un peu repliés c’était l’assentiment (assensus), grâce auquel la représentation se fait évidente dans notre esprit ; ensuite, avec son poing fermé, Zénon voulait démontrer comment à travers l’assentiment on parvient à la compréhension (comprehensio) des représentations. Et enfin il portait sa main gauche vers son poing, l’y enserrait et le pressait avec force et, montrant ce mouvement à ses disciples, il leur disait que cela était la science (scientia). Cette découverte me fit sauter du lit, m’habiller de manière sommaire et me précipiter jusqu’au chariot du jeune Prudencio qui, étant donné l’heure matinale, dormait avec une expression paisible. Ses mains ouvertes reposaient, les paumes vers le bas, sur le poncho gris qui le couvrait. Le soldat paraguayen à qui l’on avait confié à Asunción, parce qu’il avait été infirmier à l’armée, le soin des frères Verde, et qui avec un de ses camarades avait la mission de s’occuper des malades, avait arrangé sa couchette avec adresse, et je pus observer à nouveau, comme je l’avais fait plusieurs fois chez lui à la ville, qu’à en juger par l’état de son lit chaque matin les nuits du jeune Prudencio devaient être des plus paisibles. Je restai à attendre qu’il se réveillât parce qu’il m’intéressait de savoir comment, en passant du sommeil à la veille, l’étrange mécanique de ses mains se mettait en mouvement. Au bout d’un bon moment, il entreprit comme à son habitude d’entrouvrir peu à peu les yeux et, s’il se rendit compte de ma présence, aucun signe extérieur ne le dénonça. Il se redressa avec lenteur dans son lit, les paupières comme toujours juste entrouvertes et, appuyant son dos contre la paroi du chariot, il commença d’étendre les doigts de sa main droite et de préparer sa main gauche en l’air afin qu’une fois les trois premiers mouvements du cycle accomplis, le quatrième, qui consistait à recouvrir de sa main gauche son poing droit en le serrant avec force, pût être une nouvelle fois mené à bien. Comme chaque fois qu’on voulait les lui retirer, Prudencio se mettait à bêler sur un ton plaintif, ce qui m’avait poussé à ordonner qu’on les lui laissât, les pointes des deux sempiternels petits chiffons blancs sortaient de ses oreilles, mais l’enfoncement impressionnant qui allait de sa pommette à sa mâchoire, lui aspirant la joue de l’intérieur, s’était un peu regarni et son visage, encore trop pâle, semblait pourtant plus arrondi et en meilleure santé. Comme d’habitude il feignait de m’ignorer mais quelque chose me disait que, depuis l’endroit lointain où, pour échapper au tumulte qui régnait aussi bien dans son être que dans le monde, il s’était retiré depuis quelques mois, les vestiges de lui-même, peut-être abandonnés dans le recoin le plus noir de l’univers, donnaient des signes de vie. La totale identité de ses mouvements avec les gestes que, selon Cicéron, Zénon le stoïcien utilisait pour rendre évidentes à ses disciples les phases de la connaissance ne devait pas être attribuée à quelque coïncidence a priori inconcevable entre les délires d’un jeune homme malade et les images forgées, dans la plénitude de sa raison, par le père des stoïciens, comme si logique et folie eussent abouti, par des chemins différents, aux mêmes symboles, chose qui peut se produire plus souvent qu’on ne le croit, mais plutôt au fait, beaucoup plus facile à expliquer, que le jeune Parra, durant sa période de lectures avides et désordonnées, avait peut-être trouvé, dans ce paragraphe de Cicéron, l’adoptant de manière immédiate, l’explication de ce monde inextricable dans le désordre duquel, un beau jour et sans qu’il sût pourquoi, son âme fragile, étrangère et terrorisée, s’était réveillée.
Juan José Saer, Les nuages, trad. Philippe Bataillon, Paris, Le Tripode, 2020, pp.148-150.