Deux mondes

Et j’imagine de quelle façon Bon le dit à Henry, lui apprit la nouvelle. Je me représente Henry à La Nouvelle Orléans, lui qui n’était pas même allé jusqu’à Memphis, lui dont toute l’expérience mondaine consistait en des séjours dans d’autres demeures, dans des plantations presque interchangeables avec la sienne, où il poursuivait la même ronde d’occupations que chez lui : même chasses et combats de coqs, mêmes courses d’amateurs sur des pistes rudimentaires faites par les gens du cru, avec des chevaux d’assez bon sang et d’assez bonne race mais pas élevés pour la course et qui, moins d’une demi-heure auparavant, étaient peut-être encore dans les brancards d’un cabriolet ou même d’une voiture ; mêmes quadrilles dansés avec des pucelles provinciales identiques et elles aussi interchangeables, sur une musique exactement semblable à celle de chez lui, avec le même champagne, le meilleur sans doute, mais servi sans art et avec une burlesque affectation d’élégance par des maîtres d’hôtel nègres (sans parler des buveurs qui vous le lampaient comme du whisky pur entre des toasts balourds et ampoulés) qui auraient servi de la citronnade de la même façon. Je me le représente, avec son héritage puritain – cet héritage spécifiquement anglo-saxon – de farouche et orgueilleux mysticisme et cette propension à rougir de son ignorance et de son inexpérience, dans cette ville étrangère et paradoxale avec son atmosphère à la fois fatale et langoureuse, à la fois féminine et dure comme l’acier – ce rustre sérieux et sévère avec son héritage de granit où les maisons mêmes, sans parler de la façon de s’habiller et de se comporter, sont bâties à l’image d’un Jéhovah jaloux et sadique, tombant tout à coup dans un lieu dont les habitants avaient créé leur Tout-Puissant porté par son chœur hiérarchisé de saints magnifiques et de beaux anges à l’image de leurs demeures, de leurs parures personnelles et de leur vie voluptueuse. Oui, je peux imaginer comment Bon amena la chose, jusqu’au choc final : l’habileté calculée avec laquelle il prépara l’esprit puritain de Henry comme il eût préparé un champ étriqué et pierreux et y eût planté et fait croitre la récolte qu’il désirait. Le point sur lequel Henry ne saurait passer, Bon le savait, c’était la cérémonie, quelle qu’elle fût. Ce ne serait pas la maîtresse ni même l’enfant, pas même la maîtresse de sang noir et de ce fait encore moins l’enfant, car Henry et Judith avaient grandi avec une demi-sœur à eux de sang noir ; ce ne serait pas la maîtresse pour Henry et certainement pas la maîtresse noire pour un jeune homme d’un milieu tel que le sien, un jeune homme élevé et vivant dans un monde où l’autre sexe est divisé en trois catégories distinctes séparées (pour deux d’entre elles) par un abîme que l’on ne peut franchir qu’une seule fois et dans une seule direction – les dames, les femmes et les femelles – les vierges que les hommes bien nés épousaient un jour ou l’autre, les courtisanes qu’ils allaient voir quand ils étaient en bordée dans les villes, les esclaves, filles et femmes, sur qui reposait cette première caste et à qui dans certains cas celles qui en faisaient partie devaient sans doute d’être restées vierges – non, ce n’était pas cela pour Henry, jeune, sanguin, victime de cette dure continence de l’équitation et de la chasse qui enfièvre et agite le sang d’un jeune homme, à quoi lui et ses semblables étaient forcés de passer leur temps, puisque les jeunes filles de sa caste étaient interdites et inaccessibles, et les femmes de la seconde tout aussi inaccessibles à cause de l’argent et de la distance ; il ne restait donc que les esclaves, les femmes de chambre dégrossies et décrassées par des maîtresses blanches, ou peut-être les filles au corps suant que l’on va chercher aux champs : le jeune homme arrive à cheval, fait signe à l’intendant qui les surveille et lui dit « Envoie-moi donc Junon ou Missylena ou Chlory », puis il pique jusque parmi les arbres, met pied à terre et attend. Non, ce serait la cérémonie : cérémonie avec une négresse pour partenaire, il est vrai, mais cérémonie tout de même, et c’était sans doute à cela que pensait Bon. Je l’imagine donc, la façon dont il s’y prit, la façon dont il saisit la plaque négative et innocente qu’étaient l’âme et l’intelligence provinciales de Henry, pour l’exposer lentement et progressivement à ce monde ésotérique, ajoutant graduellement à l’image qu’il désirait lui faire fixer, accepter. Je me le représente en train de corrompre Henry en le faisant pénétrer peu à peu jusqu’aux confins de l’élégance, sans préambule, sans avertissement, le plaçant devant le fait accompli, exposant lentement Henry à l’aspect superficiel – l’architecture un peu étrange, un peu féminine et flamboyante et par là même, aux yeux de Henry, opulente, sensuelle, pécheresse ; une immense et facile richesse dont on inférait l’existence en dénombrant les chargements des bateaux à vapeur au lieu de la monotone progression pouce à pouce d’êtres humains suant à travers des champs de coton ; l’éclat et le scintillement d’innombrables roues de voitures, dans lesquelles des femmes immobiles et royales, passant rapidement devant les yeux, paraissaient comme des portraits peints à côté d’hommes au linge un peu plus fin, aux diamants un peu plus brillants, aux habits de drap un peu mieux coupés, aux chapeaux un peu plus inclinés au-dessus de visages un peu plus sombres et fiers que tout ce que Henry avait encore jamais vu ; et le mentor, l’homme pour l’amour de qui il avait renoncé non seulement à son sang et à sa famille mais également au vivre, au couvert et à la vêture, l’homme dont il s’était efforcé de singer la façon de se vêtir, de marcher et de parler, en même temps que son attitude envers les femmes et aussi ses idées sur l’honneur et la fierté, qui l’observait avec sa froide, féline et calculatrice impénétrabilité, observant l’image se révéler et se fixer sur la plaque, puis disant à Henry : « Mais ce n’est pas cela. Ce n’est que la base, le fondement. C’est à la portée du premier venu.” Et Henry : “Ce n’est pas cela, dis-tu ? C’est au-dessus de cela, plus haut, plus fermé que cela ? » Et Bon : “Oui, ce n’est que le fondement. C’est à la portée de tout le monde. » – un dialogue sans paroles, muet, qui fixait puis faisait disparaître sans en ôter un seul trait cette image, cet arrière-plan, abandonnant alors l’arrière-plan, la plaque prête et innocente à nouveau ; la plaque docile, avec cette humilité puritaine à l’égard de tout ce qui est du domaine de la sensibilité plutôt que de la logique ou des faits, l’homme, le cœur luttant et suffoquant derrière elle, disant : Je veux croire ! Je veux ! Je veux ! Que ce soit vrai ou non, je veux croire ! attendant la prochaine image que le mentor, le corrupteur, lui destinait : cette prochaine image après la fixation et l’acceptation de quoi le mentor dirait de nouveau, peut-être avec des mots à présent, sans cesser d’observer le visage grave et pensif mais toujours retranché dans sa certitude et sa confiance en cet héritage puritain qui devait manifester de la désapprobation au lieu de la surprise ou même du désespoir, et rien du tout plutôt que de voir la désapprobation interprétée comme de la surprise ou du désespoir : « Mais ce n’est pas encore cela » ; et Henry : « Tu veux dire que c’est encore plus haut que cela, encore au-dessus de cela ? » Parce qu’à présent il (Bon) parlait, nonchalamment, de façon presque sibylline, à présent fixant lui-même sur la plaque, à petites touches, le tableau qu’il y désirait ; je puis imaginer comment il s’y prit, les calculs, la dextérité de chirurgien et sa froide insensibilité, les brefs moments d’exposition, brefs au point d’en être sibyllins, presque heurtés, et la plaque incapable de savoir ce que représentait l’image une fois terminée, à peine entrevue mais indélébile – un cabriolet, un cheval de selle arrêté devant une porte close et curieusement conventuelle dans un quartier quelque peu déchu et même un peu sinistre, et Bon mentionnant en passant le nom du propriétaire – manière habile et neuve de corrompre l’esprit de Henry en y introduisant l’idée que c’était un homme du monde parlant à un autre et que, Henry le savait, Bon était sûr que Henry comprendrait même d’après un mot en l’air de quoi il parlait, et Henry, le puritain, obligé de ne rien manifester plutôt que de montrer sa surprise ou son incompréhension – une façade muette aux volets clos, somnolant dans le soleil vaporeux du matin, revêtue par la voix suave et sibylline de secrètes, singulières et inimaginables délices. Sans l’ignorance de ce qu’il avait devant les yeux, c’était pour Henry comme si la façade muette et lépreuse, en disparaissant, engendrait et révélait non pas quelque chose que pût comprendre l’esprit, l’intelligence qui pèse et qui trie, mais plutôt quelque chose frappant directement et tout droit quelque élément primitif, aveugle et instinctif dont vivent les rêves et les espoirs de tous les jeunes mâles – un alignement de visages ressemblant à un marché aux fleurs, l’apothéose suprême de l’esclavage, de la chair humaine issue des deux races pour cette vente – un corridor de visages-fleurs condamnés et pathétiques, emmurés entre la rangée sévère des vieilles duègnes et les élégantes silhouettes de sveltes jeunes hommes pareils à des animaux de proie et (pour le moment) à des boues : tout cela entrevu rapidement par Henry, la plaque exposée rapidement puis retirée, la voix du mentor toujours affable, plaisante, sibylline, postulant toujours qu’il s’agissait d’un homme du monde conversant avec un autre homme du monde sur un sujet compris de tous deux, s’appuyant et comptant toujours sur cette horreur provinciale et puritaine à manifester sa surprise ou son ignorance, lui qui connaissait Henry tellement mieux que Henry ne le connaissait, tandis que Henry ne laissait rien paraître, refrénait toujours ce premier cri de terreur et de douleur, Je veux croire ! Je veux ! Je veux ! Oui, aussi vite que cela, avant que Henry n’ait eu le temps de comprendre ce qu’il avait vu, mais maintenant plus lentement : maintenant allait venir l’instant en vue duquel Bon avait tout édifié un mur infranchissable, une porte pesamment verrouillée, le jeune campagnard grave et pensif se contentant d’attendre, de regarder, sans demander encore pourquoi, ni quoi, la porte aux ais massifs au lieu de la grille semblable à une dentelle de fer et eux passant devant, Bon frappant à une petite porte contiguë d’où jaillit un homme au teint basané ressemblant à un personnage d’une vieille gravure sur bois de la Révolution française, inquiet, un peu effrayé même, regardant d’abord la lumière du jour, puis Henry, et s’adressant à Bon en français que Henry ne comprend pas, et les dents de Bon qui luisent un instant avant qu’il ne réponde en français : « Avec lui ? Un Américain ? C’est un invité : je serais obligé de lui laisser le choix des armes et je refuse de me battre à la hache. Non, non ; pas ça. Rien que la clef. » Rien que la clef, et maintenant, les portes massives fermées derrière eux au lieu de l’être devant, impossible de voir, de se figurer et presque d’entendre la ville basse par-dessus les hauts murs épais, la masse labyrinthique des lauriers-roses, des jasmins, des lantaniers et des mimosas entourant à son tour comme un mur la bande de terre nue, peignée, étrillée, sablée de coquillages pulvérisés, ratissée et immaculée, à l’exception des plus récentes taches brunes apparaissant à présent, et la voix – le mentor, le guide, s’écartant alors pour observer le visage provincial et grave – disant négligemment comme s’il se fût agi d’une plaisante anecdote : « L’habitude est de se placer dos à dos, le pistolet dans la main droite, et le pan du manteau de l’autre dans la main gauche. Puis au signal on se met en marche et quand on sent que le pan du manteau offre une résistance, on se retourne et on fait feu. Pourtant il y en a quelquefois, lorsque le sang est particulièrement échauffé ou que c’est encore un sang de paysan, qui préfèrent le couteau et un unique manteau. ils s’affrontent à l’intérieur du même manteau, tu comprends, chacun tenant de sa main gauche le poignet de l’autre. Mais ce n’a jamais été ma façon de faire” bavardant négligemment, vois-tu, attendant la lente question du campagnard, qui maintenant savait déjà avant de demander : « Pourquoi te… se battrait-on ? »

William Faulkner, Absolon, Absalon !, trad. R.N. Raimbault avec la collaboration de Ch.-P. Vorce, Paris, Gallimard, « L’imaginaire », 2000, pp.135-140.

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