Spectacle grec, dressage moderne
L’Antiquité avait été une civilisation du spectacle. « Rendre accessible à une multitude d’hommes l’inspection d’un petit nombre d’objets » : à ce problème répondait l’architecture des temples, des théâtres et des cirques. Avec le spectacle prédominaient la vie publique, l’intensité des fêtes, la proximité sensuelle. Dans ces rituels où coulait le sang, la société retrouvait vigueur et formait un instant comme un grand corps unique. L’âge moderne pose le problème inverse : « Procurer à un petit nombre, ou même à un seul la vue instantanée d’une grande multitude. » Dans une société où les éléments principaux ne sont plus la communauté et la vie publique, mais les individus privés d’une part, et l’État de l’autre, les rapports ne peuvent se régler que dans une forme exactement inverse du spectacle : « C’est au temps moderne, à l’influence toujours croissante de l’État, à son intervention de jour en jour plus profonde dans tous les détails et toutes les relations de la vie sociale, qu’il était réservé d’en augmenter et d’en perfectionner les garanties, en utilisant et en dirigeant vers ce grand but la construction et la distribution d’édifices destinés à surveiller en même temps une grande multitude d’hommes. »
[…] Notre société n’est pas celle du spectacle, mais de la surveillance ; sous la surface des images, on investit les corps en profondeur ; derrière la grande abstraction de l’échange, se poursuit le dressage minutieux et concret des forces utiles ; les circuits de la communication sont les supports d’un cumul et d’une centralisation du savoir ; le jeu des signes définit les ancrages du pouvoir ; la belle totalité de l’individu n’est pas amputée, réprimée, altérée par notre ordre social, mais l’individu y est soigneusement fabriqué, selon toute une tactique des forces et des corps.
Nous sommes bien moins grecs que nous ne le croyons.
Michel Foucault, Surveiller et punir, Gallimard, « tel »,1975, p.252-3.