Une sorte de myopie

Et encore ceci : cette constante façon qu’il avait d’employer sans autre précision les pronoms « il » ou « elle » pour désigner n’importe quel homme ou n’importe quelle créature féminine dans une sorte de constante confusion des personnes, comme si le monde lui apparaissait à travers une sorte de myopie, peuplé d’imprécises silhouettes de bipèdes seulement différenciées par le port d’une jupe ou d’un pantalon (ainsi pour nous les noirs, les sombres, identiques formes nues, aux identiques cambrures, aux identiques crânes laineux, coulées, fondues à haute température dans un moule unique ou plutôt spontanément engendrées comme son complément, son contraire, par l’air en fusion, l’aveuglant poudroiement de lumière, et que nous pouvons voir sur les photographies ou les films des explorateurs, ne se différenciant que par le candide et orgueilleux étalage d’organes sexuels – mamelles, génitoires, pénis – impudiquement exhibés, ou plus impudiquement encore signalés à l’attention par de succincts, rituels et symboliques accessoires – cela du moins jusqu’à ce que missionnaires et trafiquants arrivent, les baptisent, et les revêtent dans les eaux même d’un Jourdain pudibond et mercantile d’informes cotonnades payables en échéances sans fin de sueur et de prières), comme si l’hostile et dangereux univers extérieur était divisé en deux grammaticaux et ésotériques principes mâles et femelles, chacun d’eux porteur, ou détenteur, ou doué, de vertus opposées et complémentaires tenant moins aux diverses individualités qu’à leur appartenance à un genre, une désinence.

Et plus encore : le genre humain réduit (réduit par lui, ramené, classifié, cloisonné tout entier) à une série de mythes, masculin et féminin se subdivisant d’abord dans le sens vertical : enfance, âge mûr, vieillesse (et de là peut-être ses photos, cette collection passionnée de visages de gosses, les lisses ébauches des futurs visages d’adultes, encore intacts, frais, laiteux ou grêlés de taches de rousseur, ou brun foncé et lippus comme ceux qu’il avait trouvés ici, mais tous vierges, purs, sinon des barbares et primitifs instincts – cruauté, violence, possession – du moins de leur conscience, et par conséquent du mal), et, dans l’autre sens, probablement en sortes de castes (prêtres, juges, soldats, marchands) jusqu’à ce que la totalité des êtres vivants soit enfin rangée en boîtes, étiquetée et numérotée, pourvue de fonction, de rôles précis – jusque sans doute et y compris voleurs et bourreaux – jusqu’à ce que le monde hasardeux et compliqué cesse de tournoyer sans trêve et sans bruit, s’organise, s’ordonne et s’immobilise enfin.

Claude Simon, Le vent, Paris, Minuit, « Double », 2013 [1957], pp.189-90.

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