La décapitation du général Lavalle
Pedernera commande une halte et parle à ses camarades : le cadavre enfle, l’odeur est intolérable, il faut qu’il soit décharné pour conserver les os et la tête. Jamais Oribe ne l’aura, cette tête.
Mais qui voudra le faire ? Et surtout qui sera capable de le faire ?
Le colonel Alejandro Danel le fera.
Alors ils détachent le corps, ils le déposent au bord du ruisseau. Il faut couper les vêtements ; le corps est tellement gonflé. Danel s’agenouille et dégaine son couteau.
Un instant il contemple le cadavre déformé de son chef. Il contemple aussi les hommes qui forment un cercle muet. Alors il enfonce son couteau dans la chair où la pourriture a déjà commencé son œuvre. Le ruisseau Huacalera entraîne les restes en aval, tandis que les os sont placés dans le poncho.
L’âme de Lavalle voit les larmes de Danel et elle pense : « Tu souffres pour moi, mais c’est pour toi et pour les camarades encore vivants que tu devrais souffrir. Moi, je n’ai plus aucune importance. Ce qui se corrompait en moi, tu l’arraches et les eaux de ce ruisseau l’entraîneront au loin, cela aidera bientôt une plante à pousser, peut-être avec le temps cela se transformera en fleur, en parfum. Tu vois, cela ne devrait pas t’attrister. Et puis il ne subsistera plus de moi que les os, la seule chose de nous qui se rapproche de la pierre et de l’éternité. Et cela me réconforte aussi que vous conserviez le cœur, il m’a si loyalement servi dans l’adversité ! Et la tête aussi, oui, cette tête dont ces messieurs disaient qu’elle ne valait rien. Peut-être l’ont-ils dit parce qu’il me répugnait de m’allier avec des étrangers, ou parce que cette longue retraite leur semblait absurde et sans objet, parce que je ne me suis pas décidé à attaquer Buenos Aires alors que nous en apercevions les dômes ; ces intellectuels qui ne savaient pas qu’en ces jours où je suis retourné sur les terres où j’avais fusillé Manuel Dorrego, son souvenir me tourmentait, et il me tourmente encore plus aujourd’hui, quand je vois que le peuple de la campagne était pour lui et non pas pour nous, lorsqu’il chantait :
Cielo y cielo nublado
por la muerte de Dorrego…
« Oui, camarades, ces messieurs m’ont fait commettre un crime, parce qu’alors j’étais très jeune et j’ai cru servir ainsi ma patrie ; j’aimais Manuel et, malgré mon chagrin, j’ai signé cette sentence qui a tant fait couler de sang depuis onze ans. Sa mort a été un cancer qui m’a rongé pendant mon exil et tout au long de cette campagne insensée. Toi, Danel, qui étais avec moi à ce moment-là, tu sais combien il m’en a coûté de le faire, combien j’admirais le courage et l’intelligence de Manuel Dorrego. Et Acevedo le sait aussi, de même que le savent beaucoup des camarades qui sont là et regardent ce qui reste de moi. Et ils savent aussi que ce furent ces gens, ces intellectuels, qui me poussèrent à cet acte par d’insidieuses missives qu’ils voulaient en plus que je détruise aussitôt. Ce furent eux. Et pas toi, Danel, ni toi, Acevedo, ni Lamadrid, ni aucun de ceux qui n’ont plus que leur bras pour tenir le sabre et un cœur pour affronter la mort.
(Maintenant les os sont enveloppés dans le poncho, jadis bleu, mais qui aujourd’hui, comme le cœur des hommes, n’est plus guère qu’une loque sale, une loque qui ne représente on ne sait plus quoi. Les symboles des sentiments et des passions des hommes, bleu des unitaires, rouge des fédéraux, finissent par retourner à la couleur immortelle de la terre, qui est plus ou moins celle de la crasse, de notre vieillesse et du destin final de tous les hommes. Le cœur de Lavalle a été mis dans un bocal d’eau-de-vie. Et tous ses hommes ont conservé dans une poche de leurs guenilles un souvenir du corps, un petit os, une mèche de cheveux.)
« Et toi, Aparicio Sosa, qui n’as jamais cherché à comprendre car tu te voulais simplement fidèle, tu voulais croire sans demander d’explication tout ce que je pouvais dire ou faire, toi qui t’occupais déjà de moi quand je n’étais qu’un arrogant petit cadet, toi le taciturne sergent Aparicio Sosa au visage grêlé, celui qui me sauva à Cancha Rayada, celui qui ne possède rien d’autre que son amour pour ce misérable général en déroute, hors de cette patrie cruelle et infortunée, je voudrais qu’ils pensent à toi. Je veux dire… »
(Maintenant les fugitifs ont placé le paquet contenant les os dans la mallette en cuir du général, ils l’ont attachée sur son cheval d’armes. Mais ils hésitent pour le bocal, jusqu’à ce que Danel le confie à Aparicio Sosa, celui que la mort de son chef laisse le plus désemparé.)
« Oui, camarades, parler du sergent Sosa, car c’est parler de cette terre cruelle, trempée du sang de tant d’Argentins. Cette vallée par où, il y a vingt-cinq ans, Belgrano montait avec ses volontaires, petit général improvisé, frêle comme un enfant, avec la seule force de son courage et de son ardeur pour affronter les troupes aguerries de l’Espagne et défendre une patrie que nous ne voyions pas encore clairement et dont aujourd’hui nous ne savons pas bien non plus ce qu’elle est, où sont ses frontières, à qui elle appartient, à Rosas, à nous, à tous ou à personne. Oui, sergent Sosa, tu es cette terre, cette vallée millénaire, cette solitude américaine, ce désespoir sans nom qui nous tourmente au milieu du chaos, dans cette lutte fratricide. »
(Pedernera ordonne de monter en selle. On entend déjà, dangereusement proches, les coups de feu de l’arrière-garde ; trop de temps a été perdu. Il dit à ses compagnons : « Avec un peu de chance, nous serons à la frontière dans quatre jours. » Oui, trente-cinq lieues qui peuvent être couvertes en quatre jours dans un galop d’enfer. « Si Dieu est avec nous », ajoute-t-il. Et les fugitifs disparaissent dans la poussière, sous le soleil intense de la vallée, tandis qu’en arrière d’autres camarades se font tuer pour eux.)
Ernesto Sabato, Héros et tombes, trad. Jean-Jacques Villard, Seuil, 1996, p.523-526.