La secte des aveugles

Et pourtant j’observais et étudiais les aveugles.

Ils m’avaient toujours intéressé et, à diverses reprises, j’avais eu des discussions sur leur origine, leur hiérarchie, leur mode de vie et leur condition zoologique. À l’époque, je commençais tout juste à ébaucher ma théorie de la peau froide et j’avais déjà été insulté, tant par lettre que de vive voix, par certains membres de sociétés liées au monde des aveugles. Le tout grâce à l’efficacité, à la promptitude et à la mystérieuse faculté d’information que possèdent toujours les loges et les sectes secrètes, invisiblement présentes parmi les hommes et qui, à notre insu, et parfois même sans qu’on le soupçonne, nous surveillent sans cesse, nous poursuivent, décident de notre destin, de notre ruine, de notre mort même. C’est au plus haut point le cas de la Secte des aveugles qui, pour le plus grand malheur des profanes, a à son service des hommes et des femmes normaux, les uns abusés par l’Organisation, les autres recrutés sous l’effet d’une propagande démagogique, et aussi, dans une large mesure, de la crainte des châtiments physiques et métaphysiques qui frappent, dit-on, ceux qui se risquent à pénétrer ses secrets. Châtiments que, soit dit en passant, j’avais alors l’impression d’avoir partiellement subis, tout en étant convaincu de devoir, par la suite, en recevoir d’autres sous une forme encore plus subtile et effrayante, ce qui, sans doute à cause de mon orgueil, a eu pour seul résultat d’accroître mon indignation et de m’ancrer plus fermement dans mon intention de poursuivre mes recherches jusqu’au bout.

Si j’étais un peu plus naïf, je pourrais peut-être me targuer d’avoir confirmé par ces recherches la théorie que, dès l’enfance, j’avais échafaudée sur le monde des aveugles. Ce furent en effet les cauchemars et les hallucinations de cette époque qui me fournirent les premières révélations. Puis, au fur et à mesure que je grandissais ma prévention s’est renforcée contre ces usurpateurs, ces espèces de maîtres chanteurs à la morale qui pullulent dans les métros, ce qui est normal vu leur condition qui les apparente aux animaux à sang froid et à peau visqueuse qui hantent caves, cavernes, vieux passages, tuyaux de décharge, puisards, grottes profondes, mines abandonnées, lieux où l’eau suinte silencieusement ; certains de ces êtres, les plus puissants, vivent dans d’immenses grottes souterraines, parfois à des centaines de mètres de profondeur, ainsi qu’on peut le déduire des rapports de spéléologues et chercheurs de trésors, rapports ambigus et réticents, mais suffisamment clairs cependant pour ceux qui savent quelles menaces pèsent sur quiconque tente de violer le grand secret.

Jadis, quand j’étais plus jeune et moins méfiant, bien que convaincu de l’exactitude de ma théorie, je répugnais à la vérifier et même à l’énoncer, car les préjugés sentimentaux, cette démagogie des émotions, m’empêchaient de traverser les défenses érigées par la Secte, défenses d’autant plus infranchissables qu’elles sont subtiles et invisibles, faites de mots d’ordre appris à l’école ou dans les journaux, ressassés par le gouvernement et la police, diffusés par les œuvres de bienfaisance, les dames patronnesses et les instituteurs. Défenses qui interdisent l’accès de ces zones obscures où les lieux communs petit à petit s’effritent et où l’on commence à soupçonner la vérité.

Il m’a fallu bien des années avant de pouvoir franchir ces obstacles extérieurs. Et ainsi, peu à peu, mû par une force puissante et paradoxale, celle qui dans les cauchemars nous pousse à marcher droit vers l’horreur, j’ai pénétré dans les zones interdites où commence de régner l’obscurité métaphysique, entrevoyant çà et là, d’abord comme de vagues fantômes, illusoires et fugitifs, puis avec une netteté plus grande et terrifiante, tout un monde d’êtres abominables. Je vais donc dire comment j’ai obtenu cet effroyable privilège et comment, après des années de recherches et de menaces, j’ai pu pénétrer dans l’enceinte où s’agite une multitude d’êtres dont les aveugles ordinaires ne sont que les représentants les moins impressionnants.

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Il existe une différence fondamentale entre ceux qui ont perdu la vue à la suite d’une maladie ou d’un accident, et les aveugles de naissance. C’est à cette différence que je dois d’avoir pénétré enfin dans leur sanctuaire, bien que je ne sois jamais parvenu jusqu’aux lieux les plus secrets d’où les grands pontifes inconnus dirigent la Secte et donc le monde. C’est tout juste si, depuis cette sorte de banlieue, j’ai pu obtenir quelques renseignements, toujours douteux et ambigus, sur ces monstres et sur les moyens qu’ils utilisent pour dominer l’univers. J’ai ainsi appris que cette hégémonie s’obtient et se maintient, non seulement en jouant sur la sensiblerie des gens, mais encore par des lettres anonymes, des intrigues, la propagation de maladies, le contrôle des rêves et des cauchemars, le somnambulisme et la distribution de drogues ; il suffit de rappeler l’opération marijuana et cocaïne découverte dans les collèges secondaires des États-Unis et destinée à corrompre garçons et filles dès l’âge de onze ou douze ans afin de les réduire à un état de servage inconditionnel et absolu. Naturellement l’enquête a pris fin là où elle aurait dû réellement commencer, sur le seuil inviolable. Quant à la domination par les songes, les cauchemars et la magie noire, il est sans doute inutile de démontrer que la Secte dispose, pour l’obtenir, de toute une armée de voyants, sorcières de quartier, rebouteux, guérisseurs, tireuses de cartes et autres spirites ; beaucoup d’entre eux, la majorité, sont de simples farceurs, mais les autres possèdent des pouvoirs réels et, fait étrange, les dissimulent sous certains dehors de charlatanisme, afin de mieux asservir le monde qui les entoure.

Si, comme on dit, Dieu règne dans le ciel, la Secte règne sur la terre et sur la chair. J’ignore si, en dernière instance, cette organisation devra tôt ou tard rendre des comptes à ce qu’on pourrait appeler la Puissance Lumineuse, mais en attendant il est évident que l’univers est sous son pouvoir absolu, pouvoir de vie et de mort qu’elle exerce par l’entremise de la peste ou de la révolution, de la maladie ou de la torture, de la tromperie ou de la fausse compassion, de la mystification ou de l’anonymat, des petites institutrices ou des inquisiteurs.

Ernesto Sabato, Héros et tombes, trad. Jean-Jacques Villard, Seuil, 1996, pp.263-265 ; pp.270-271.

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