Le passage des vaches
Pour mieux distinguer les détails de l’image, les mains du garçon tendent le morceau de pellicule coudée en forme de U et l’élèvent vers le ciel. Le corps transparent de l’actrice couchée sur le lit défait passe alors de bas en haut sur le fond flou : d’abord le vert sombre de la colline, puis le bleu lumineux du ciel où les nuages glissent lentement en se déformant peu à peu, dessinant, comblant, effaçant, creusant de nouveau des golfes, des presqu’îles et des caps ébouriffés. Les deux garçons sont maintenant couchés dans l’herbe. La tête et une partie de la tige courbée d’une haute graminée se balance mollement, la mince ligne floue balayant par moments toute la surface du petit rectangle, le corps nu, le bouillonnement des draps et les panneaux vides du décor. On peut sentir l’odeur fraîche de l’herbe. Lorsque les mains du garçon s’abaissent un rideau vert sombre monte de bas en haut, envahissant successivement les trois images. L’index à l’ongle cassé sur lequel le sang essuyé a laissé une trace brune est légèrement recroquevillé. Une goutte de sang d’un rouge très foncé semble stabilisée et durcie contre le coin noirci de l’ongle. Une tache minuscule et ovale, d’un vert pale, apparaît tout à coup sur la droite, un peu au-dessus du lit. Agitant la couronne de pattes fines comme des cils qui entourent son corps et suivant une ligne droite, elle se déplace d’un mouvement continu, parcourant en oblique toute l’image dans le sens de sa largeur, obscure sur le corps nu et les draps, claire lorsqu’elle parvient sur la moquette sombre. Le garçon souffle et l’insecte disparaît. Des formes rousses se détachant sur le fond de verdure traversent maintenant la chambre du palace en sens inverse, c’est-à-dire de gauche à droite, suivant le chemin qui borde le pré. Une cloche au son creux tinte à chacun des pas de l’une des vaches, accrochée sous son cou par un large collier de cuir. L’une après l’autre, les os de leurs bassins saillant tour à tour avec raideur, elles défilent sans hâte sur la moquette à fleurs, se profilant sur le panneau uni du décor, le ciel sans nuages dans l’encadrement de la fenêtre, d’une nuance à peine plus pâle que les murs, puis le panneau de droite, et sortent du champ. Au passage, leurs sabots crottés empiètent sur l’extrémité du lit tourné vers la fenêtre. Parfois l’une d’elles s’arrête, arrache une touffe d’herbe au flanc du talus, puis reprend son chemin. Des tiges vertes dépassent de chaque côté de sa bouche dont la mâchoire inférieure va et vient de droite à gauche. Le corps transparent de la femme écartelée gît toujours, immobile. Mêlé au troupeau un bœuf parcourt soudain quelques mètres d’un trot pesant et, se dressant sur ses pattes de derrière, essaie maladroitement de saillir l’une des vaches qui continue à marcher. Pendant un moment ils progressent ainsi, le corps du bœuf en oblique collé aux fesses croûteuses, ses deux pattes antérieures pendant de part et d’autre du garrot de la vache, tandis que pour faire balancier il tend le cou, projetant en avant sa tête pathétique d’impuissant au mufle baveux et rose, aux grands yeux doux bordés de longs cils. Le gamin aux cheveux tailladés qui les escorte pousse des cris brutaux et court maladroitement, gêné par ses brodequins sans lacets. La vache prend alors le trot, lançant derrière elle de faibles ruades et le bœuf retombe sur ses quatre pattes. On peut entendre résonner les cris du gamin dans l’air paisible. Frappé par l’aiguillon, le bœuf prend lui aussi le trot et dépasse la vache maintenant arrêtée, les jambes arrière légèrement écartées, la queue soulevée, et qui urine bruyamment. Le flot jaunâtre et trouble tombe avec un bruit de cataracte sur le sol empierré du chemin, éclabousse en rejaillissant les jarrets couverts d’excréments noirâtres et se divise en franges baveuses qui s’écoulent de part et d’autre en se frayant un passage sinueux suivant les déclivités et les ornières.
Claude Simon, Triptyque, Paris, Éditions de Minuit, 1973, pp.94-97.