Les jupons de sa mère
Il n’était jamais sorti du ventre maternel. La mère avait pourtant fini par couper l’ombilic, lorsque, à trente-cinq ans, elle avait décidé de lui dire non, c’est fini, les repas quotidiens. Il avait femme, emploi, enfant : et chacun, dans son ensemble, paraissait être la prolongation de celle qui l’avait porté.
Le matin, il se plaignait. À l’aise dans son élément, il geignait gentiment, et pour lui, c’était la perspective d’une journée sympathique. Je l’écoutais me raconter les méandres de la vie de famille en acquiesçant avec politesse – hiérarchie oblige. De mon côté, je rattrapais le travail non fourni, docile. Évidemment, son poste était la conclusion logique de son conditionnement : il avait été placé là par papa et maman. Indétrônable, donc. À tendance pachydermique, le teint fade et le regard vide, il était bien inoffensif. Je corrigeais ses dossiers, les fautes d’étourderie ou celles plus lourdes d’un manque crucial de logique, je l’aidais dans le peu de ses missions. Pour lui, être père, alors qu’il suçait sa touillette à grand renfort de coup de langue, c’était définitivement quelque chose. Il fallait lui sortir des mouchoirs, à ce pauvre chou. Sa femme repassait les chemises, préparait ses repas dans des tupperwares avec un souci diététique bien pensé. Le fils n’était qu’un prétexte de jérémiades. Il avait d’ailleurs tenté de me le faire garder.
Globalement, le bureau était pacifique. Il acceptait les remontrances gentilles, ne réclamait qu’une oreille, pas forcément l’attention. Il pouvait maugréer sans retour spécifique : l’important était qu’il y ait, en somme, un public. Parfois, il m’arrivait de le prendre en grippe, jamais trop violemment. Dans le fond, son air niais, le pli de ses sourcils appelaient immanquablement à la merci. Lorsqu’il mastiquait fort, laissant voir la bouillie s’échapper de ses commissures rose poupon, il m’irritait.
Je me rappelle le jour où la ligne fut franchie, à onze heures dix-huit, alors qu’il essuyait les miettes de son petit-déjeuner, après sa séance de sport. Il attendait son café préparé par mes soins, puisque, il fallait le comprendre, il avait les mains prises. Il attendait, la lèvre tremblante, cherchant un je-ne-sais-quoi précédant sa complainte que je n’avais évidemment pas suivie. Les « Oui, oui » n’avaient pas eu leur effet escompté. Il réclamait mon œil, cette fois, de manière visible, mains moites se tordant sur son t-shirt trop petit, un début de geignement, bouche ouverte. Alors ? Je levai le sourcil. Ça y est, il se mouillait. Il voulait le discours que je ne lui avais jamais fait : cette tape amicale, ce ton de voix empathique, oui, qu’il est dur d’enfanter, oui, c’est terrible, le sport puis le travail, oui, mon pauvre garçon, on devrait s’occuper de toi, c’était bien le golf ? tu vas faire de grandes choses, ne t’inquiète pas, j’ai confiance en toi, tu es tout beau tout propre, même suant comme un phacochère, pauvre de toi, quelle idée, pourquoi toutes ces obligations ? mon chou, on devrait t’entretenir, c’est déjà presque fait, promis, mon fils, on te dorlotera. Il attendait sa mère : il n’en avait jamais eu assez, il voulait être le fils, de tous et pour tous, l’unique.
Il y a une limite à toute chose : qu’on y inclue la hiérarchie, le salaire et son toit. Je n’allais pas plier le genou : je ne l’ai pas fait, j’en reste fière. Gustave, patte en l’air, devant cette absence de réaction, devant mon nez plongé dans les papiers placés sur le bureau par figuration salutaire, se mit à sourire. Un sourire faible. Il en omit son pouvoir, bien tangible dans nos rapports. Il était habitué — voilà, la grimace. Personne ne pouvait comprendre sa douleur : il était indifférent au reste.
Il avait dû avaler le placenta, la matrice, et ne jamais s’en remettre : pour ça, aussi, l’odeur de lait collé à ses chemises. En un mot, ses projets virent le jour : j’éprouvai de la pitié pour lui.