Inutile, inutile

La rue, la nuit chaude ; nous marchons et je sais seulement que nous allons dans un bistrot. Pieds douloureux. Livonnier marche vite comme s’il était pressé d’en finir. Il est pressé d’en finir, mais poliment. La consternation qui s’étale en moi. Je pense qu’il est inutile d’aller nous asseoir dans un bistrot. Inutile d’être venu ici. Inutile d’en repartir. L’heure suivante, demain, l’année en cours, les années à venir. Inutile. Comme tout ce que j’ai projeté jusqu’à aujourd’hui même. Espérances, ambitions, travail, pages écrites, raturées, toutes les discussions que j’ai pu soutenir sur les idées auxquelles je croyais, la foi intacte pour certains livres, certaines œuvres, certains hommes. Ma vie. Inutile. Il est dit que cette journée n’en finira pas.

Louis Calaferte, Septentrion, Paris, Gallimard, « Folio »,  1984, p.254.

Suggestions