Chanson parisienne

Sur le Pont Saint-Louis,

de là et d’autre part,

un bateleur s’est posé au fond de sa province

et du temps

De sa cage cabossée il a sorti une colombe :

à son front scintille

une étoile bleue ;

  à sa patte menue,

un bracelet d’argent.

« Oyez oyez, braves gens,

   Regardez ma gentille colombe ! »

Les badauds s’arrêtent, sourient.  

Les enfants tendent des mains timides

vers la divine créature.

  Soudain l’oiseau s’échappe :

ses ailes frémissent,

ses pupilles vibrent

– vertige du soleil,

souvenirs ataviques

d’hivers en bord de mer.

« Reviens ! Reviens ! »,

déclame vers elle l’oiselier moqueur.

Lourdement,

la mélancolique tourterelle s’en revient.

Les parents alors inquiets embrassent leurs enfants.

« Ah, la coquine ! Ah, tu es méchante ! »,

susurre le forain à sa bête blanche,

et la caresse de ses doigts caleux.

De nouveau et encore,

le duo amoureux reprend son manège.

« Reviens ! Reviens ! »

L’esprit de Dieu,

depuis la balustrade,

s’est envolé.

« Reviens ! » La foule rit.

« Reviens ! Reviens ! » Le saltimbanque criaille de plus en plus aigu.

L’assemblée indécise échange des regards.

La bête est bien loin maintenant,

appesantie par son entrave,

attirée par l’eau qui reflète

la liberté tant rêvée

de la Méditerranée.

« Ah la conne ! Ah t’es conne !

Reviens espèce de conne ! »

Le shlag se rue vers les berges,

bouscule les touristes,

enjambe les escaliers,

se jette à l’eau.

Trop tard. Le pigeon, emporté par le courant, sera bientôt englouti. Les parents détournent leurs enfants vers le marionnettiste alcoolique, qui joue des fables tragicomiques.

*

Sur le Pont Saint-Louis,

de là et d’autre part,

le bateleur est reparti au fond de sa province

et du temps. 

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