La Déception

Ce fut devant mon plat préféré, des rondelles de tomates fraîches arrosées d’huile d’olive, de gros sel, de poivre et d’un peu d’ail, que je connus la déception. Je crus d’abord à un manque de sel. J’allai chercher mon sachet de sel d’Himalaya, j’en ajoutai un peu. Rien. J’accusai ensuite les tomates. J’en découpai de nouvelles, des rondes, des charnues, des cœurs de bœuf, des fripées, des tomates cerises. À nouveau rien. Les tomates étaient décevantes. Le sel était décevant. Et même l’huile d’olive que je sirotai dans une cuillère se révéla décevante. Tant pis, j’avais rendez-vous, je ne pouvais pas m’attarder sur de telles vétilles. Je devais retrouver des amis pour prendre un verre. Tout ce que nous dîmes ce jour-là me parut profondément décevant. Je ne saurais même pas dire en quoi exactement. Cela se fit sans trop de heurts. Je ne fus ni en colère, ni triste, ni rien. Je pense même n’avoir réalisé la déception que plus tard. On s’échangeait des mots, on parlait de la situation politique. Chacun eut l’occasion d’évoquer son travail. Je fis de même sans aucune résistance. Je suis éditrice et j’ai parlé avec mon bagou habituel, celui que mes amis me connaissent depuis toujours. Ils rirent quand j’évoquai quelques mauvais paragraphes d’un manuscrit fraîchement reçu. Ils rirent à quelques fautes d’orthographe, à quelque chose qui ressemblait à du plagiat. Ils rirent de l’homme qui insistait sur ses prouesses érotiques ; de la femme qui parlait de son enfance. Quand j’y repensai plus tard, tout cela ne me parut même plus si mauvais. C’était seulement banalement médiocre. Pas de quoi en rire autant. Après quelque temps et quelques verres, on parla de nos amoureux ; le seul garçon encore présent, lui, parla de son amoureuse. Je n’ai jamais ni aimé ni détesté ce genre de commérages. Je m’y suis toujours prêtée avec docilité. Je ne peux donc pas savoir ce que ma nouvelle situation changea à l’affaire. Je sais seulement qu’elle y changea quelque chose. Peut-être simplement le fait d’avoir conscience de n’aimer ni de détester. Je ne sais pas. Ce qui se disait, je ne l’écoutais pas vaguement : je l’écoutais avec exactement la même jauge d’attention que d’habitude. Que ce fussent les plaintes contre les collègues, contre les supérieurs ou les inférieurs, contre les charges de travail ou les conditions, j’écoutai comme à l’accoutumée, piquant de temps à autre la conversation de mes habituelles réflexions souvent saluées pour leur pertinence. En revanche, je fus très déçue d’être déçue par l’alcool. Encore plus par l’ivresse. Même quelqu’un ne souffrant pas de mon mal peut être déçu par le travail, les amis, les conversations, la famille, la littérature, les arts, le métro, mais être déçu par l’alcool, par cette chose qui installe un tendre rideau d’opacité sur les autres déceptions, par cette chose qui abrutit de façon à rendre les instants comme des perles sur un fil, cela me parut inadmissible. Et pourtant, je n’y pouvais rien. En rentrant chez moi, ivre, presque titubante, lançant de temps à autre un hoquet, je dus constater que ce n’était pas agréable. Habituellement, ce même trajet, je le faisais joyeuse, riante, voire égrillarde, grivoise ; je plaisantais avec les passants, avec les ivrognes qui montrent leur cul ; je m’asseyais dans des bouis-bouis sales pour finir la soirée à tremper ma bouche dans le même gras que les pires des pochtrons ; si une grosse lune était de sortie, je la regardais et je me disais qu’elle était belle, ou humide, ou mélancolique ; parfois, je m’asseyais même sur un banc et, face au disque d’argent, je fumais en me disant : tout est là, tout est en ordre. Mais ce soir-là, les passants me déçurent, la nourriture que je me forçai à ingurgiter en mémoire des doux souvenirs me déçut, la cigarette me déçut, le banc me déçut, et même la grosse lune me déçut. Le lendemain, devant la tartine que j’avais diététiquement et esthétiquement préparée, posant des lamelles d’avocat sur une belle tranche de pain complet et décorant le tout d’épices rares, je compris la vraie teneur de mon cas : j’étais désormais une déçue. Ne voulant conclure trop hâtivement, je me donnai quelques semaines pour vérifier la chose. Comme je l’ai dit, cette situation nouvelle de ma personne était, à bien des égards, semblable à la situation précédente, et je ne voulais aucunement prendre pour de la déception ce qui n’était qu’une banale indifférence. Je me munis donc d’un carnet où je notai mes impressions les plus vives quant à la déception. Mon métier ne m’apporta strictement rien. Tout y était décevant. Tout m’y décevait de la tête aux pieds : les collègues, les déjeuners, les mails, les rendez-vous, les manuscrits. Avec les amis, c’était à nouveau pareil. Pour le reste – cinéma, théâtre, concerts – c’était encore la même chose. Je n’eus bientôt, dans ma liste, plus que deux activités que je chérissais parmi toutes et auxquelles je ne voulais pas me livrer trop maladroitement pour ne pas être déçue sans avoir à vraiment l’être : le sexe et l’aviron. Comme les tomates sans pesticides d’un bon potager, j’ai toujours adoré le sexe quand il est bien fait. J’appelai donc mon amoureux du moment et lui fixai rendez-vous. Comme je voulais qu’il fût à son summum, je l’agaçai des jours durant : je lui dis par exemple « je veux être ta chienne », « je veux que tu me démontes, que tu me remplisses et que tu dégoulines en moi », « je veux m’étouffer sur ta queue » et ce genre de choses dont les garçons sont férus et qui leur permet de mettre le pied à l’étrier. Le jour arriva. Les choses se passèrent. Je fus déçue. Quant à l’aviron, je pris une semaine de congés pour être dans les meilleures dispositions physiques et psychologiques au moment d’entrer dans le petit navire. À peine m’y glissai-je que je trouvai l’action de mes bras et des rames profondément ridicule. À cela s’ajouta un bateau à moteur qui passa à toute vitesse à mes côtés. Pourquoi ramais-je ? Pourquoi autant d’effort pour ce glissement médiocre et plat sur un fleuve tout aussi médiocre et plat ? Ce fut alors que je saisis l’occasion de la médiocrité et de l’aplatitude comme une dernière occasion pour échapper à la déception : je me mis en colère, insultai le fleuve, les rames, mon stupide et étroit navire. Cela ne dura que quelques minutes. J’éprouvai un bref moment d’adhésion, mais ce fut tout. Décidément, j’étais bien entrée dans la déception. Les jours qui suivirent, puis les semaines, puis les mois me confortèrent dans ma situation : j’étais une déçue. Au début, comme pour tout mal qui vous ronge sans ronger vos voisins, j’étais légèrement inquiète, puis, comme pour toute singularité inoffensive, j’en fus de plus en plus fière. N’est-ce pas quelque chose comme un honneur d’être déçue parmi des non-déçus ? N’est-ce pas une preuve d’élection d’être déçue de choses qui, à les regarder honnêtement, sont franchement décevantes ? Voyant des collègues se serrer les mains, copiner, ou bien se quereller pour de risibles promotions ; des amoureux s’embrasser sur la bouche, des amis parler d’amis en commun, le métro arriver et repartir dans des tunnels, le ciel être bleu, la nuit percée d’étoiles, je me dis : « Ma vieille, tu es du bon côté des choses. » Et, en effet, je l’étais, car, si j’étais une déçue, les autres étaient des satisfaits. Je m’en allai donc, consciente de ma différence, consciente de mon privilège. Tout m’était devenu prétexte à déception. Et plus j’étais déçue, plus j’en étais heureuse. Peut-être qu’heureuse n’est d’ailleurs pas le bon terme, mais disons que plus j’étais déçue, moins je l’étais, ou, du moins, plus je prenais acte d’être quelqu’un alors que les autres n’étaient personne. À toutes les scènes, je répondais d’un sourire satisfait. Mon père bouffant des fraises à la crème avec de la chantilly jusqu’au fond de la narine : sourire satisfait. Une masse cambridgienne ou oxfordienne ramant sur un fleuve : sourire satisfait. Une équipe de foot, une élection présidentielle, un grand roman : sourire satisfait. Même à mon amoureux, je ne répondais que par ce même sourire. Rien que voir son sexe légèrement redressé et mis à l’appétit suffisait pour que je me disse : encore un qui est du côté des non-déçus. Je fus la première déçue de mon entourage. J’eus beaucoup d’émules, mais jamais d’égal. Quand on me présentait à quelqu’un, je disais, non sans une pointe de délicate arrogance : « Je suis éditrice pour gagner mon pain, mais ma vraie vocation est d’être déçue. » À partir de là, mes jours coulèrent plus paisiblement. Moins inquiète, je repris ma vie d’avant : je sortais avec les amis, allais écouter du jazz ou du rock, corrigeais les manuscrits en plaisantant doucement, buvais, riais. Tout était en ordre, à la différence que j’étais une déçue et pas les autres. On me montrait certes du doigt, mais toujours par le bas, d’en dessous, comme un enfant montre un monument à ses parents. Même ma mère qui, au début, ne comprenait pas ma vocation et s’en inquiétait, me répétant des choses hors sujet comme « la vie est merveilleuse », « le soleil est chaud » ou « regarde comme après trente-cinq ans de mariage j’aime encore ton père », même elle se mit à évoquer ma nouvelle situation avec cette voix mielleusement orgueilleuse et faussement gentille d’une mère dont l’enfant est devenu avocat et qui demande, à une autre mère, des nouvelles de son enfant alcoolique. Toute conversation était bonne pour glisser aux voisins et aux amis que j’étais une déçue et laisser sous-entendre que, même dans leurs rêves les plus fous, leurs enfants ne pourraient jamais être des déçus. Personnellement, je ne m’en accommodais ni bien ni mal. Je continuais ma vie tranquillement et je me remis même à l’aviron. J’hésitai un instant avec d’autres sports plus en adéquation avec ma nouvelle situation, mais, n’en trouvant pas, je me dis que l’aviron ferait très bien l’affaire. Mon amoureux me demanda en mariage et nous nous mariâmes. Les lampions ne me firent aucun effet. Ma robe en dentelle non plus. Aucun de nous ne voulant d’enfant, nous pûmes investir dans une belle et grande maison. La vie était sans doute ce que l’on peut appeler une belle vie lorsque la tragédie arriva. C’était un matin sans autre adjectif. Je coupai des tomates pour me nourrir estivalement. Disposant les rondelles et les saupoudrant de gros sel selon mon ancienne habitude, j’y plantai ensuite ma fourchette pour en mener une à la bouche. Les tomates étaient bonnes. Je mis de l’huile d’olive, du poivre. J’allai même acheter de l’ail à râper. Le repas était délicieux : craquant, croquant, juteux, rempli de soleil et de terre. Même la déception me déçut. Je n’étais plus personne.

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