L’abondance

Le professeur A. s’était suicidé professoralement : au-dessus d’une bâche qu’il avait installée pour ne pas salir la moquette du laboratoire, il avait ouvert, avec minutie et exactitude, la longueur de ses veines. Le commissaire et son adjoint contemplèrent la scène un bon moment avant de se diriger vers la table où le professeur avait placé six objets : une lettre, une reproduction du Bœuf écorché de Soutine, une pomme à moitié entamée, un porte-clés représentant un lama, le Discours sur l’inégalité parmi les hommes de Rousseau et Fondements d’une théorie générale des ensembles du mathématicien Cantor. Le commissaire et son adjoint s’accordèrent tout de suite pour voir dans les deux livres, le tableau et la lettre, des éléments directement liés au suicide. Pour le lama, c’était plus complexe, il aurait pu symboliquement y être lié : la résistance aux grandes altitudes, la révolte par le crachat, etc. Quant à la pomme, elle n’y était pour rien. Le professeur avait simplement eu un petit creux avant de se suicider.

Le commissaire prit la lettre. À son grand étonnement, il ne s’agissait pas d’adieux, mais d’un court texte mêlant, sur un ton fabulistique, les dernières découvertes scientifiques du professeur à l’histoire évolutive de l’humain. Il lut. Son adjoint lut par-dessus son épaule.

« Avec sa plus grande invention – l’agriculture – l’homme découvrit à la fois le manque et l’abondance. Auparavant, lorsqu’il courait le mammouth ou qu’il arrachait des racines au sol, il ne connaissait ni la famine ni l’accumulation. Sa joie était grande et ses douleurs jamais plus profondes qu’une blessure. Et même pour se soûler, il y avait toujours les fruits pourris et les instruments en peau de bête sur lesquels il tapait en homme libre. Il fut même un temps où l’on ignorait qu’après la copulation viendrait l’enfantement, que neuf mois après le bonheur de deux corps viendrait un être miniature et rabougri dont il faudrait s’occuper. On était alors à deux doigts du paradis : ivres de fruits pourris, on s’accouplait sans morale et on enfantait comme une glycine allonge sa tige ou comme un poisson, au fond de l’eau, arrose de sperme de petites billes qu’il ignore être des œufs.

Avec l’agriculture, tout cela changea. On inventa la joie et la peine, le courage et la couardise, l’unité et l’infini, le blanc, le noir, la guerre, la paix. Depuis l’instant où le premier homme cessa ses babouineries pour se tenir debout, notre cerveau avait continuellement grossi. Avec la sédentarisation, pour la première fois, il se mit à rétrécir. Cela n’était pas très grave à l’époque : nous compensions la taille par une plus grande efficacité neuronale. Mais l’homme s’était tout de même engagé dans la voie du rétrécissement. Plus les sociétés se complexifiaient, plus ce phénomène prenait de la vitesse. L’homme se spécialisait. Il n’avait plus besoin de penser à une infinité de choses : faire le feu, chasser, connaître les plantes, être tour à tour sage-femme, pêcheur, explorateur, stratège. Au forgeron, il suffisait d’être forgeron ; au cordonnier d’être cordonnier. Des prêtres apparurent pour s’occuper de Dieu. Dieu, en retour, s’occupa des hommes.

La Mésopotamie fut notre nouvel Éden. Elle enfanta de grosses villes plus peuplées que certains continents. Elle mit d’abord un étage sur le rez-de-chaussée, puis un autre étage sur l’étage. Apparurent là-bas les querelles entre voisins : l’arbre qui fait trop d’ombre sur la maison mitoyenne, le tapage nocturne, les vieilles ragoteuses qui reprochent à la jolie jeune fille sa joliesse comme sa jeunesse. Dans cette nouvelle invention qu’étaient les rues, les hommes se cognaient les épaules, marchandaient de petites affaires, s’injuriaient. Les femmes ne fouillaient plus la terre à la recherche de racines ; elles faisaient le marché, puis alignaient les légumes achetés dans un panier également acheté. Des moyens prêtres montèrent sur les épaules des petits prêtres, et de grands prêtres montèrent sur les épaules des moyens prêtres. La hiérarchie fut inventée au ciel comme sur terre.

Ce bonheur certain fut néanmoins accompagné d’un malheur tout aussi certain : les vivres venaient parfois à manquer ; les aléas des saisons, les crues du Tigre et de l’Euphrate, les guerres avaient désormais une influence directe sur l’assiette d’homo sapiens. S’il avait parfois des greniers si pleins de blé qu’il domestiqua exprès le chat pour en chasser les souris, d’autres fois il n’avait qu’un morceau de pain dur et rassis à partager à dix. Les disettes, loin d’affaiblir le processus en marche, l’encouragèrent : l’homme rétrécissait, son cerveau également. Or, plus il rétrécissait, plus il devait se spécialiser ; et plus il se spécialisait, plus il rétrécissait. Les lourdes armes de l’homme nomade, ciselées et creusées dans du bois dur – comme on en a trouvé dans des fosses funéraires de Sibérie – n’auraient sans doute pas même pu être portées par ce nouvel homme, ce sédentaire ramassé et trapu. Certains des bijoux d’or et d’argent qu’on a également trouvé dans les fosses auraient suffi à lui faire plier les poignets et le cou. L’homme de Babylone avait déjà perdu trente centimètres.

Mais peu importaient les larmes qu’il avait sur ses joues et la faim qu’il avait au ventre, ce nouvel homme vainquit ce qui restait de chasseurs-cueilleurs. Il massacra ces petites communautés dans lesquelles il voyait à peine plus que des hardes à demi-sauvages se tenant debout. Lui avait plus de couleurs dans ses habits, plus de poches dans ses pantalons ; et d’innombrables orfèvres cousaient chacune des bagues de ses doigts. Les nomades pouvaient bien avoir du courage, mais ils n’avaient ni de chars tractés, ni de nombreuses lances de métal ; ils étaient vaillants sans doute, mais ils étaient vingt et les autres deux mille. La masse commença alors son avancée irrépressible contre l’individu. Elle s’installa en Asie, en Afrique, en Europe ; de là, elle grignota peu à peu le monde. Quand deux masses se rencontraient, c’était la plus massive qui gagnait. Partout, elles décidèrent donc de se faire encore plus larges, plus rondes, plus grasses.

La diffusion de l’écriture les y aida autant que l’agriculture les avait aidées. La technique quitta la mémoire et les mains pour se réfugier sur des parchemins et des tablettes d’argile. On inventa alors des épopées pour chanter des prouesses individuelles qu’on ne pouvait plus connaître : même à la sortie des bars et des tavernes, dans les rixes d’ivrognes, c’était l’équipe la plus nombreuse qui gagnait – ou bien celle qui avait un couteau. Gilgamesh et Achille apparurent au moment où on était plus ou moins certain qu’il n’y aurait plus jamais, ni de Gilgamesh ni d’Achille. Un peu plus tard, les Athéniens inventèrent la démocratie et posèrent qu’un Athénien en valait parfaitement un autre, que les hommes étaient interchangeables. L’absence d’équation de l’homme libre des prés, la Mésopotamie l’avait remplacée par l’équation de la hiérarchie et de la différence : individu ≠ individu ; Athènes venait de remplacer celle-ci par celle de la confusion : individu = individu.

Le nombre continua d’avancer. Il y avait encore beaucoup de chasseurs-cueilleurs à tuer, de femmes à voler à leur compagnon pour les engrosser d’une nouvelle sorte d’humanité. Avec cette massification constante, un nouveau mécanisme se mit en place : chaque fois que ses progrès techniques l’approchaient de l’abondance, l’homme, au lieu de s’en satisfaire et de vivre une vie paresseuse de lion, décidait, à cause de l’avantage comparatif que cela lui donnait, de se faire plus nombreux ; et donc de s’éloigner à nouveau de l’abondance. Pour soutenir cette croissance, on inventa des outils, puis des outils d’outils, puis encore des outils d’outils d’outils. Ce fut l’ère de la machine. Chacun n’accomplit plus qu’un geste minuscule dans une organisation si vaste qu’on pouvait l’en retirer sans que personne ne dise : Ah, il nous manque un forgeron au village.

Il fallut alors adapter l’homme à ce monde nouveau. Plusieurs inventions furent en cela décisives. Les transports en commun et les bureaux mutualisèrent sa vie. On abandonna le sur-mesure pour vendre des t-shirts et des chemises prédécoupés pour tout le monde. Partout sur terre, le nugget transforma le poulet en une grosse graine. Le papier toilette, lui, eut raison de nos derrières. Une nouvelle société était apparue. Et avec elle, une nouvelle équation avait définitivement rayé celle d’Athènes : Tout > parties. L’homme vivait désormais sous l’ombre des villes et des métros, dans de grands immeubles aveugles et sur de longues autoroutes coupant la campagne en deux. Il créait des galeries verticales et horizontales, puis s’y enfouissait. Les plus grandes colonies atteignirent rapidement les dizaines de millions de membres. Un pays qui n’avait pas au moins une ville de cette ampleur était considéré comme un pays de seconde zone dont on avait le droit, et en quelque sorte le devoir, de se moquer.

Ce fut la première fois depuis l’invention de l’agriculture que l’homme s’extirpa légèrement du cercle vicieux de l’abondance. C’était comme si, ayant atteint une étape clé de sa destinée, il pouvait désormais avancer plus sereinement. Si les bienfaits de l’industrie lui firent d’abord reprendre quelques centimètres, la tendance revint rapidement au rétrécissement. Protégé de la nature par ses nouvelles armes, confortablement installé dans des villes où une nourriture simple à digérer était constamment à portée de sa main, l’homme n’avait pas grand-chose à faire d’autre que de rétrécir. La spécialisation atteignit alors l’abstraction et l’individu devint parfaitement inessentiel. À tel point qu’un philosophe de cette époque soutint que le meurtre devait être dépénalisé : assassiner quelqu’un, peu importe à quel point celui-ci fût puissant, n’influait en rien sur le devenir du monde. Il avait calculé et établi qu’il fallait au moins un massacre d’un million de personnes pour infléchir le cours de l’histoire. Son œuvre fut reprise par bon nombre d’intellectuels et de commentateurs, de telle sorte qu’une nouvelle unité apparut pour désigner le million d’humains : un bout d’humanité.

L’homme perdit ensuite, d’un coup sec, cinquante centimètres. Au départ, avec son petit cerveau surspécialisé, il ne le remarqua même pas. Il continua à vivre comme si de rien n’était, augmentant sa population et rétrécissant. Les seuls indices du phénomène étaient à chercher dans la vie de tous les jours. On commença à scier les pieds des chaises et des tables pour continuer à s’y asseoir. On coupa les manches des habits et préféra sortir dîner pas trop loin de chez soi. Beaucoup d’actions simples devinrent plus compliquées : pour changer une ampoule, il fallait non seulement qu’un homme monte sur un tabouret, mais aussi qu’un autre homme monte sur ses épaules à lui. On entendit souvent des enfants demander à leurs parents pourquoi les portes étaient si lourdes ou pourquoi papi était si géant.

Ce fut une période douce et heureuse : le monde était de plus en plus abondant. La terre avait comme doublé de taille, et l’affaiblissement des désirs individuels aboutit à un plus juste partage des richesses. L’homme décrut à nouveau d’un bon cinquante centimètres. Les villes étant désormais trop grandes et les marches trop difficiles à monter, on s’installa définitivement au rez-de-chaussée. Les plantes, la ruine et les oiseaux remplacèrent l’homme aux étages du haut. Cette fois, les communautés plus résilientes vainquirent les plus techniques ; ce furent les dernières guerres debout : des armées de millions d’hommes de cinquante centimètres contre des centaines de milliers d’hommes d’un mètre.

À part quelques tribus récalcitrantes qui disparurent un peu plus tard, on abandonna également la bipédie. Le petit homme était trop lent sur deux pattes. Redevenu quadripède, il courut plus facilement, mais dut définitivement oublier ses anciennes constructions. Il était bien plus simple de creuser un trou et d’y dormir, ou encore d’utiliser une vieille canalisation abandonnée, une ancienne bouche de métro, plutôt que de se fatiguer à vivre dans des maisons. En fonction de la région du monde, le poil repoussa ou ne repoussa pas. À peu près à la même période, aidées par le rétrécissement de la taille du crâne, les femmes eurent des portées de plus en plus nombreuses : d’abord des triplés et des quadruplés, puis des quintuplés et des septuplés. Elles étaient également devenues plus grandes que les hommes et un peu plus costaudes. Après des millénaires de domination masculine, elles tenaient enfin leur revanche. Malheureusement pour elles, l’usage de la parole se perdait peu à peu et, avec lui, la capacité de se réjouir de quoi que ce soit. Après les taciturnes et les timides, les muets peuplèrent le monde.

Mais cela n’est que la petite histoire ; dans la grande, l’abondance était à deux doigts d’être achevée pour l’homme d’une vingtaine de centimètres. Et pourtant, c’est là qu’apparut la première menace contre sa nouvelle constitution. Alors que depuis le jour où, quelque part en Afrique, l’homme s’était levé, il n’avait plus eu de prédateur, il en eut à nouveau. Il était trop petit et trop fragile pour se battre contre des bêtes plus féroces. Et puis, il était devenu trop bête pour créer des armes. Son intelligence n’était déjà plus que collective. Pour se défendre, il usa donc des deux seuls moyens à sa disposition : il se reproduisit encore plus rapidement – contrebalançant le nombre de morts par dix fois le nombre de naissances –, et il durcit encore sa peau, se faisant également pousser de nouvelles pattes plus rapides et plus solides. Les antennes remplacèrent une bouche devenue définitivement inapte à la parole et la mandibule prit la place des mains. La seule chose que l’homme conserva de l’époque où il construisait des villes fut la spécialisation du travail : certains petits hommes cherchaient la nourriture, d’autres étaient chargés de la sécurité, d’autres encore de la construction du nid ou du soin aux bébés. D’une certaine manière, la spécialisation se renforça : certains humains naissaient stériles, d’autres se reproduisaient. On apprit à pondre.

Le bonheur fut enfin atteint pour l’homme de moins d’un centimètre. Peu importaient les prédateurs ; l’homme était dix milliards de fois plus nombreux. Chaque petit coin de forêt ou de désert était une corne d’abondance. Un rat mort suffisait aux plus épaisses bacchanales ; quelques graines éparpillées donnaient lieu à des orgies sans nom. Le seul problème était peut-être que personne en particulier ne profitait de ces Versailles de chair. Mais cela n’importait pas beaucoup, car la totalité jouissait au nom de ses membres.

Lorsqu’une colonie fraîchement installée fut pour la première fois assaillie par l’instrument sophistiqué d’un primate qui voulait en manger quelques individus, et que, sur une île à l’autre bout de la planète, le dernier homme d’une dizaine de centimètres se fit dévorer par un rapace, le soleil comprit, avec son habituel regard ennuyé, que, pour l’énième fois de son histoire, l’homme était redevenu une fourmi. »

Le commissaire plia les feuilles et ordonna à son adjoint de les déposer sous scellés comme les deux livres, le porte-clés lama, la reproduction de Soutine et la pomme. Il demanda à en savoir plus sur l’état du corps, on lui répondit que le médecin-légiste n’était pas encore arrivé. Il demanda s’il pouvait aller chez le professeur voir s’il y trouvait quelque chose, on lui répondit que le juge n’avait pas encore émis le mandat. Il demanda si l’on avait trouvé des empreintes sur la scène du suicide, on lui répondit que la police scientifique n’était pas encore arrivée. Il se dit tant pis et repartit avec son adjoint vers le commissariat. Au moment d’entrer dans la voiture, il dut, comme à chaque fois, pencher la tête. Son adjoint, lui, s’y glissait aussi facilement qu’une langue dans la bouche. De toute façon, il l’avait toujours trouvé suspectement petit.

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