Les milliers de carnets de Miguel S. Campos
Miguel S. Campos avait tout couvert dans sa carrière de reporter. Tout comme il avait couvert tout ce qui était arrivé par le passé, l’on pouvait prétendre de bonne foi qu’il avait couvert tout ce qui pût arriver à l’avenir. Lorsqu’on lui demanda comment il faisait pour tout couvrir, il donna sa réponse habituelle, qu’il trouvait le bureau insupportable et préférait passer son temps à se balader en ville. La ville, c’est tout, le bureau, c’est une fainéantise, disait-il.
Tout professionnel finit par s’approprier une méthode de travail. Celle de Miguel S. Campos était de prendre des notes dans un petit carnet. Un jour, débordant d’entrain, il s’était procuré mille-et-un carnets chez son papetier. Jusque-là, il en avait rempli cinq-cent-soixante-quinze. Il lui en restait quatre-cent-vingt-six à compléter. Une fois un carnet rempli, il le déposait dans un casier au bureau de son journal, le quotidien Bajo el Sol, et s’emparait d’un nouveau, et ainsi de suite. Telle était sa méthode de travail. Elle ne changeait jamais car elle était facile à suivre, c’est-à-dire facile à répéter. En suivant sa méthode, Miguel S. Campos espérait dire un jour qu’il avait rempli des milliers de carnets.
Les collègues de Miguel S. Campos disaient, tantôt par jalousie, tantôt par admiration, souvent par moquerie, qu’en utilisant ses carnets, l’on pouvait écrire n’importe quel article couvrant n’importe quel événement, et ce sans jamais mettre pied hors du bureau. Qu’il suffisait de connaître les grandes lignes de l’événement en question et d’aller retrouver les notes de Miguel S. Campos, parfois rédigées des années auparavant, puis de les plagier, ou comme les jaloux aimaient dire, les réécrire. Cette technique circula au sein du journal d’abord comme rumeur, puis comme plaisanterie. Cela dura jusqu’à ce qu’un jour, un nouvel employé, entendant la plaisanterie mais la prenant pour un protocole de travail, suivit la technique sérieusement et s’étonna de son efficacité. Ses collègues plus anciens, à leur tour, s’étonnèrent de son efficacité à lui. Peu de temps plus tard, tous les journalistes de Bajo el Sol s’étaient approprié comme méthode de travail le plagiat des carnets de Miguel S. Campos.
La révolution périodiste, comme ils appelèrent le plagiat généralisé, entraîna une hausse inimaginable de la productivité des journalistes. Les journalistes étaient désormais en mesure de préparer le numéro du lendemain en très peu de temps sans quitter le bureau. Assis sur leurs chaises de bureau, ils jouirent d’une grande liberté, passant leurs journées à inventer des jeux dont l’objet était exclusivement Miguel S. Campos, le dernier reporter de Bajo el Sol, c’est-à-dire le dernier employé à sortir, à voir l’extérieur. L’un de leurs jeux était de deviner le nom complet de Miguel S. Campos. Ils se demandaient ce qui se cachait derrière ce S. Les plus pragmatiques dirent qu’il s’appelait Miguel Sabiduría Campos, l’homme aux carnets contenant toutes les connaissances dont on avait besoin. D’autres, plus poètes, le nommèrent Miguel Sol Campos : c’était lui qui faisait la lumière sur tout ; de son éclat, toute chose se produisait. Les complotistes l’appelèrent Secreto, et ceux qui tendaient vers la foi religieuse Salvador, les deux groupes suivant à peu près le même raisonnement. Les spéculateurs se contentèrent de Seguro et s’en congratulèrent. D’anciens tabloïdaires se trahirent en proposant Soltero avant de se taire. Un mystique, oubliant la différence entre fait et récit, entre travail et oisiveté, entre intérieur et extérieur, se perdit dans les carnets d’un certain Sueño. Quelques journalistes perspicaces s’aperçurent que Miguel S. Campos, journaliste modèle qu’il était, n’avait pas remarqué l’événement qu’était la révolution périodiste. En effet, il n’y avait aucune note à ce propos dans ses carnets. (En réalité, il ne manqua pas de remarquer la quantité grandissante de chaises qui s’abîmaient, et le nombre grandissant de journalistes sans chaise allongés sur la moquette.) Ils expliquèrent cela par le fait qu’il passait tout son temps à l’extérieur du bureau, à errer dans les rues. Ils virent en ce S. une faute d’orthographe qu’ils corrigèrent en le baptisant Miguel Ciudad Campos. On les accusa de tricherie et les disqualifia. Pourtant, tous se sentirent quelque peu blessés par la justesse de leur observation, et cela mit fin à ce jeu et plus personne n’osa en proposer d’autres.
La période révolutionnaire dura bien des années. Pendant ce temps, Miguel S. Campos ajouta cent-vingt carnets à son casier, soit six-cent-quatre-vingt-quinze carnets sur les mille-et-un qu’il y avait à remplir. Les cent premières fois que Miguel S. Candido se présenta au bureau afin d’échanger son carnet rempli pour un nouveau, les autres journalistes les reçurent, lui et son carnet, comme les idolâtres reçoivent les idoles. Le reporter, bien trop pressé de retourner en ville muni d’un carnet vierge, n’apercevait rien du comportement étrange de ses collègues. Parfois, lors de ces glorieux passages au bureau, on lui demandait combien de carnets il pensait remplir. Des milliers, répondait immédiatement Miguel S. Campos. Il était content, il goûtait déjà l’accomplissement de son rêve. Les journalistes étaient contents. Les bonnes nouvelles n’en finiraient pas. Ils applaudissaient, ils s’embrassaient, puis attendaient le retour du reporter.
À la longue, le surcroît de productivité venant de la révolution périodiste, qui fut en réalité un surcroît de paresse, fit de cette troupe de journalistes un congrès de philosophes par défaut, n’ayant autre chose à faire que de débattre. Cette transition débuta lorsque l’un d’eux remarqua un fait étrange et inexplicable. Malgré l’ajout progressif de carnets remplis, rien de nouveau ne se produisait en ville, ce qui revenait à dire qu’aucun nouvel article n’apparaissait dans le quotidien. Comme si les carnets, le journal et la ville étaient tous trois épuisés sans pour autant être achevés. L’ancien journaliste, désormais jeune philosophe, se demanda ce qui pouvait bien remplir les nouveaux carnets de Miguel S. Campos. Il fit part de ses préoccupations auprès de ses collègues et un débat s’ensuivit immédiatement. Les philosophes par défaut se trouvèrent face à un fait qu’il ne suffisait plus de couvrir. Il fallait désormais y réfléchir, y pondérer, y spéculer, et ainsi de suite, et quoique manquant d’expérience dans ce domaine, ils procédèrent assurément en tant que cogiteurs tout comme ils avaient jadis procédé assurément en tant que journalistes. Une première conclusion fut l’aporie puis la division du bureau en deux camps, pour ne pas dire deux églises : celui de la Répétition et celui de l’Invention.
D’après le premier camp, Miguel S. Campos se répétait. Voilà à quoi aboutirent leurs ruminations intellectuelles. Il se plagiait lui-même, à son insu, dirent-ils. Ils insistèrent sur son innocence absolue. Ceux parmi les répétitionnistes qui avaient peu contribué, c’est-à-dire peu réfléchi, célébrèrent cette réflexion qu’ils qualifièrent de simple et d’obvie et donc d’exaltée. Ce groupe formait la majorité du camp. Les plus analytiques, quant à eux, dirent qu’il s’agissait d’une nécessité logique, étant donné la nature répétitive des événements de la ville que le reporter chroniquait. Les adversaires de la Répétition se donnèrent la tâche d’étudier l’entièreté de l’œuvre de Miguel S. Campos, (les journalistes s’étant contentés, jusqu’alors, de le copier et les philosophes de le commenter sans vraiment le lire), soit sept-cent-soixante-dix-sept carnets. Ils ne trouvèrent aucune répétition de faits. Les répétitionnistes durent alors s’adapter aux critiques. Se renfermant dans la métaphysique, celle-ci étant une sorte de bureau, ou peut-être le bureau était-il désormais une sorte de métaphysique, ils arrivèrent à leur argument final : la Répétition de Miguel S. Campos est incontestable ; le problème, c’est que les hommes ne sont pas en mesure de la remarquer, la Répétition se tenant au-delà de notre sensibilité. Cette fois-ci, l’ensemble du camp reconnut l’argument comme exalté.
Ce n’est que lorsqu’ils ne pouvaient plus refuser les arguments répétitionnistes que le camp opposé, de l’Invention, se mit à former ses idées propres. Ils furent surpris de constater que leur débat avec le camp de la Répétition avait épuisé la majorité des arguments valables car, d’arguments valables, ils n’en avaient produit en réalité que quelques-uns. Très rapidement, par manque de rigueur ou par évidence logique, peu importe, ils arrivèrent à la seule autre conclusion possible, et le succès de celle-ci les soulagea car ils étaient certainement à bout, intellectuellement parlant, et si cet argument-là venait à faire long feu comme ceux d’avant, l’Invention aurait perdu le débat. L’argument fut que l’existence des Carnets ne démontrait aucunement l’essence répétitive des événements de la ville. Bien au contraire, les carnets constituaient l’indubitable preuve d’une activité démiurgique. En effet, grâce aux carnets de Miguel S. Campos, les inventionnistes trouvèrent Dieu. La question qui sema le plus de division au sein du camp de l’Invention fut celle de l’identité du Démiurge. La plupart l’associèrent évidemment à Miguel S. Campos. D’autres dirent que Miguel S. Campos n’était qu’un mortel, et que Dieu agissait directement à travers les Carnets. Un troisième courant prétendait que les journalistes de Bajo el Sol étaient les élus du Démiurge, faisant naître le monde avec la publication de chaque numéro. Une quatrième hypothèse se fit jour, prenant la ville et les rues où déambulait Miguel S. Campos pour le Démiurge, mais l’idée fut avortée puisque tous ses porte-paroles, pensant trop longuement au monde extérieur, sombrèrent dans la folie.
Lorsque l’impasse entre les deux camps se prouva irrésolvable, un individu proposa d’aller trouver Miguel S. Campos, lui, son carnet et les rues de la ville, et ainsi trouver une bonne fois pour toutes le fin mot de l’histoire. Personne ne fit rien, mais cela mit fin au débat. Plus tard, on la recommença comme si elle n’avait jamais eu lieu. La reprise à son tour prit fin avec l’idée d’aller à l’extérieur, jusqu’à ce qu’elle recommençât, et ainsi de suite. Les mêmes camps s’établirent encore et encore, prônant les mêmes idées. Seul l’ordre des événements changeait avec chaque reprise. Tantôt le camp des Inventionnistes apparaissait en premier, tantôt les deux en même temps. Jamais les mêmes individus ne devenaient fous, et jamais le même individu ne proposait de quitter le bureau. Les employés de Bajo el Sol virent leurs conclusions constamment interrompues par l’idée d’une expédition qui leur paraissait plus un exode ou bien une humiliation. Chacun savait bien que tous avaient oublié comment se déplacer, comment marcher, comment se lever, comment bouger, avaient oublié comment sortir du bureau, comment arpenter les rues comme Miguel S. Campos les arpentait. Ils restèrent et restèrent et restèrent au bureau jusqu’à ce qu’ils oubliassent même leur débat, et ainsi de suite.
Un jour, Miguel S. Campos cessa d’être reporter. On ne le vit plus en ville, et cela va de soi qu’il ne se présenta plus jamais au bureau. Bien des années plus tard, les journalistes de Bajo el Sol s’en aperçurent. On ouvrit son casier et on compta les carnets désormais tombés en désuétude. Huit-cent-trente-sept carnets remplis. Pour la première fois, on décida de compter les carnets vierges. Cent-soixante-trois. Soit mille carnets.
Le dernier débat des anciens journalistes de Bajo el Sol fut sur le sort de Miguel S. Campos. Certains crurent qu’il avait pris sa retraite ou quitté la ville, ayant pris conscience de l’insuffisance de faits pour remplir ses milliers de carnets. D’autres se dirent qu’il était mort, la mort étant un événement comme n’importe quel autre. Quelques-uns demandèrent qui était ce Miguel S. Campos, puis s’en rappelèrent avant de laisser d’autres oublier, et ainsi de suite. Ils oubliaient et reprenaient.
L’impression des numéros quotidiens de Bajo el Sol continua, on ne sut comment. La ville, quant à elle, continuait aussi, comme s’il ne se passait que très peu de choses.