Être disposé à la mort

Toutes les dispositions que je porte en moi sont porteuses de mort, m’a-t-il dit un jour, tout en moi est disposé à la mort, par la faute de mes géniteurs, c’est lui qui parle, pensai-je. Il a toujours lu des livres dans lesquels il est question de suicidés, dans lesquels il est question de maladies et de cas mortels, pensai-je là, dans la salle, dans lesquels sont décrits la misère humaine, l’enfermement, l’absurdité, l’inutilité, dans lesquels tout a toujours un effet dévastateur et mortel. C’est pourquoi il aimait par-dessus tout Dostoïevski et ses successeurs, et la littérature russe d’une façon générale parce que c’est effectivement la littérature de la mort par excellence mais aussi les déprimants philosophes français. Ce qu’il lisait le plus volontiers et avec le plus d’assiduité, c’étaient des revues médicales, et ses pas le portaient encore et toujours dans les hôpitaux et les mouroirs, dans les asiles de vieillards et dans les morgues. Cette habitude, il l’avait eue jusqu’à la fin, et s’il craignait les hôpitaux et les mouroirs, les asiles de vieillards et les morgues, il s’arrangeait cependant pour entrer encore et encore dans ces hôpitaux et ces mouroirs, ces asiles de vieillards et ces morgues. Et s’il n’était pas entré dans des hôpitaux parce que ça n’avait pas été possible, alors il lisait des revues ou des livres sur les malades et sur les maladies, et des livres ou des revues sur les moribonds s’il n’avait pas l’occasion d’entrer dans des mouroirs, ou alors, s’il ne pouvait pas entrer dans des asiles de vieillards, il lisait des revues et des livres sur les vieux, et des revues et des livres sur les morts s’il n’avait pas l’occasion d’entrer dans des morgues.

Thomas Bernhard, Les naufragés, trad. Bernard Kreiss, Paris, Gallimard, « Folio », 1986, pp.73-74.

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