Le suicide de Quentin

J’éteignis la lumière et, sortant de l’essence, me rendis dans ma chambre, mais je pouvais encore la sentir. Je restai debout à la fenêtre. Lentement les rideaux se mouvaient, sortaient des ténèbres, touchaient mon visage comme quelqu’un qui respire en dormant, puis retournaient dans les ténèbres comme une respiration très lente, me laissant le contact. Après qu’ils furent montés, maman resta prostrée dans son fauteuil, le mouchoir camphré sur la bouche. Papa n’avait pas bougé. Toujours assis près d’elle il lui tenait la main. Les hurlements s’éloignaient comme si, pour eux, il n’y eût point de place dans le silence. Quand j’étais petit il y avait une image dans un de nos livres, une chambre obscure où un rayon unique de lumière pâle venait frapper en biais deux visages levés qui sortaient des ténèbres. Tu sais ce que je ferais moi si j’étais roi ? Elle ne disait jamais reine ou fée, elle voulait toujours être roi, géant ou général je démolirais cette chambre je les en ferais sortir et je les fouetterais pour de bon. Et c’était démoli, éventré. J’étais content. il fallait que je regarde encore jusqu’à ce que le donjon devînt ma mère elle-même, elle et mon père, en haut dans la lueur pâle, les mains enlacées, et nous perdus quelque part en dessous d’eux sans même un rayon de lumière. Puis le chèvrefeuille s’en mêlait. Dès que j’avais éteint la lumière et tenté de dormir il entrait peu à peu dans ma chambre en vagues qui montaient, montaient jusqu’au moment où, oppressé, je râlais en quête d’un peu d’air, où il me fallait me lever et m’éloigner à tâtons comme quand j’étais petit mains peuvent voir en touchant dans l’esprit modeler l’invisible porte Porte et puis le vide mains peuvent voir Mon nez pouvait voir l’essence, le gilet sur la table, la porte. Le couloir restait encore vide de tous les pieds des générations tristes en quête d’eau cependant les yeux incapables de voir serrés comme des dents pas incrédules mais doutant même du manque de douleur jambe cheville genou le long déroulement invisible de la rampe d’escalier où un faux pas dans les ténèbres emplies de sommeil Mère Père Caddy Jason Maury porte je n’ai pas peur seulement Mère Père Caddy Jason Maury si loin déjà dormant je dormirai profondément quand je Porte porte Vides également, les tuyaux, la faïence, les murs tranquilles sous leurs taches, le trône des contemplations. J’avais oublié le verre mais je pouvais mains peuvent voir doigts rafraîchis par le col de cygne invisible où point n’est besoin du bâton de Moïse le verre chercher à tâtons attention à ne pas martellement dans le col frais et lisse martellement fraîcheur dans le métal le verre plein débordant fraîcheur sur les doigts sommeil déversé avec le goût de sommeil dans le long silence de la gorge. Je revins dans le couloir, réveillant tous les pieds perdus en bataillons bruissant dans le silence, je pénétrai de nouveau dans l’essence, la montre sur la table noire disait son mensonge furieux. Puis ce furent les rideaux qui, sortant des ténèbres, vinrent respirer sur mon visage y laissant le contact de leur respiration. Un quart d’heure encore. Et je ne serai plus. Mots paisibles entre tous. Paisibles entre tous. Non fui. Sum. Fui. Non sum. Une fois, j’ai entendu des cloches quelque part. Mississippi ou Massachusetts. J’étais. Je ne suis pas. Massachusetts ou Mississippi. Shreve a une bouteille dans sa malle. Quand te décideras-tu à l’ouvrir Mr et Mrs Jason Richmond Compson ont le plaisir de vous faire part du Trois fois. Jours. Quand te décideras-tu à l’ouvrir mariage de leur fille Candace l’alcool vous enseigne à confondre la fin avec les moyens. Je suis. Bois. Je n’étais pas. Vendons le pré de Benjy afin que Quentin puisse aller à Harvard que je puisse éternellement entrechoquer mes os. Je serai mort dans. Caddy a-t-elle dit un an. Shreve a une bouteille dans sa malle. Monsieur je n’aurai pas besoin de celle de Shreve j’ai vendu le pré de Benjy et je puis être mort à Harvard Caddy dit dans les cavernes les grottes de la mer ballotté tranquillement au rythme des marées parce que Harvard sonne si joliment à l’oreille quarante hectares ça n’est pas trop cher pour un si joli son. Un joli son mort nous échangerons le pré de Benjy pour un joli son mort. Ça lui durera longtemps parce qu’il ne peut l’entendre à moins qu’il ne le sente dès qu’elle apparut sur le pas de la porte il se mit à pleurer. J’avais toujours cru que c’était un de ces jeunes gandins de la ville à propos de qui papa la taquinait toujours jusqu’à. Je ne l’avais pas plus remarqué qu’un étranger quelconque, un voyageur de commerce, n’importe qui, je croyais que c’étaient des chemises de l’armée quand soudain j’ai compris qu’il ne voyait point en moi une source possible de mal mais qu’il pensait à elle quand il me regardait qu’il me regardait à travers elle comme à travers un fragment de vitre de couleur pourquoi te mêles-tu de mes affaires tu ne sais donc pas que ça ne servira à rien je pensais que tu aurais laissé ça à maman et à Jason.

est-ce que maman a chargé Jason de t’espionner Je n’aurais pas

les femmes ne font qu’appliquer le code d’honneur des autres c’est parce qu’elle aime Caddy restant en bas même lorsqu’elle était malade pour empêcher papa de se moquer de l’oncle Maury en présence de Jason papa disait que l’oncle Maury avait l’esprit trop peu classique pour risquer l’éternel petit dieu aveugle en personne il aurait dû choisir Jason parce que Jason n’aurait pu faire que la même gaffe que l’oncle Maury aucun risque d’un œil au beurre noir le petit Patterson était également plus petit que Jason ils ont vendu les cerfs-volants à cinq cents pièce jusqu’au moment où commencèrent les difficultés financières Jason prit un nouvel associé encore plus petit assez petit en tout cas car T. P. a dit que Jason était toujours trésorier mais papa disait pourquoi l’oncle Maury travaillerait-il étant donné que lui papa entretenait cinq ou six nègres à ne rien faire que se chauffer les pieds dans le four il pouvait bien de temps à autre offrir le gîte et le couvert à l’oncle Maury et lui prêter un peu d’argent lui qui entretenait si chaudement la croyance de son père en l’origine céleste de sa race alors maman pleurait et disait que papa se considérait comme d’une essence supérieure à la sienne et qu’il tournait l’oncle Maury en ridicule pour nous faire partager ses vues elle ne pouvait pas comprendre que papa nous enseignait que les hommes ne sont que des poupées bourrées de son puisé au tas de détritus où ont été jetées toutes les poupées du passé le son s’écoulant de blessures dans des flancs qui n’avaient pas souffert la mort pour moi. Il m’arrivait de me représenter la mort comme un homme dans le genre de grand-père un de ses amis une espèce d’ami particulier personnel comme nous nous représentions le bureau de grand-père ne pas y toucher ni même parler haut dans la pièce où il se trouvait je me les imaginais toujours tous les deux ensemble quelque part attendant perpétuellement que le colonel Sartoris descendît s’asseoir avec eux attendant sur une haute colline par-delà les cyprès le colonel Sartoris était sur une colline encore plus haute d’où il regardait quelque chose au loin et ils attendaient qu’il eût fini de regarder et qu’il descendît Grand-père portait son uniforme et nous pouvions entendre le murmure de leurs voix qui nous arrivait par-derrière les cyprès ils parlaient toujours et grand-père avait toujours raison

Moins le quart se mit à sonner. La première note vibra, mesurée et tranquille, sereine et péremptoire, vidant le lent silence pour faire place à la note suivante c’est ça si les gens pouvaient toujours s’interchanger comme ça émerger quelques secondes comme une flamme tourbillonnante puis proprement s’éteindre dans la fraîcheur de la nuit éternelle au lieu de rester étendu luttant pour oublier le hamac jusqu’au moment où tous les cyprès dégageaient cette odeur poignante et morte de parfum dont Benjy avait tant horreur. Rien qu’en imaginant le bouquet d’arbres il me semblait entendre des murmures des désirs secrets sentir le battement du sang chaud sous des chairs sauvages et offertes regarder contre des paupières rougies les porcs lâchés par couples se précipiter accouplés dans la mer et lui il faut se tenir éveillé pour voir le mal s’accomplir pendant quelques instants ce n’est pas tous les jours que et moi il ne faut même pas si longtemps pour un homme courageux et lui tu considères donc cela comme du courage et moi certainement pas vous et lui tout homme est l’arbitre de ses propres vertus le fait qu’on estime qu’un acte est courageux ou non est plus important que l’acte lui-même qu’aucun acte sans quoi on ne pourrait jamais être sincère et moi vous ne me croyez pas sérieux et lui je crois que tu es trop sérieux pour me donner de vraies raisons de m’inquiéter autrement tu n’aurais pas été poussé à recourir à l’expédient de me dire que tu avais commis un inceste et moi je ne mentais pas je ne mentais pas et lui tu désirais sublimer en une chose horrible un peu de la folie naturelle aux humains et puis l’exorciser au moyen de la vérité et moi c’était pour isoler Caddy de ce monde bruyant et le forcer ainsi à nous renier et le son en serait alors comme si cela n’avait jamais été et lui as-tu essayé de le lui faire faire et moi j’avais peur de le faire peur qu’elle n’acceptât peut-être et alors c’eût été inutile mais en vous disant que nous l’avions fait la chose devenait positive et les autres eussent été différents et le monde se serait enfui avec fracas et lui quant à l’autre sujet là encore tu ne mens pas maintenant mais tu ne vois pas encore ce qu’il y a en toi cette part de vérité générale la succession d’événements naturels et leurs causes qui obscurcit le front de tous les hommes même de Benjy tu ne penses pas à une chose finie tu contemples une apothéose dans laquelle un état d’esprit temporaire deviendra symétrique au-dessus de la chair et conscient à la fois de sa propre existence ainsi que de la chair il ne te mettra pas entièrement de côté ne sera même pas mort et moi temporaire et lui tu ne peux pas supporter la pensée qu’un jour tu ne souffriras plus comme ça maintenant nous arrivons au point tu sembles ne voir en tout cela qu’une aventure qui te fera blanchir les cheveux en une nuit si j’ose dire sans modifier en rien ton apparence tu ne le feras pas dans ces conditions-là ce sera une chance à courir et ce qu’il y a d’étrange c’est que l’homme conçu accidentellement et dont chaque respiration n’est qu’un nouveau coup de dés truqués à son désavantage ne veut pas affronter cette étape finale qu’il sait d’avance avoir à affronter sans essayer d’abord des expédients qui vont de la violence aux chicaneries mesquines expédients qui ne tromperaient pas un enfant et un beau jour poussé à bout par le dégoût il risque tout sur une carte retournée à l’aveuglette un homme ne fait jamais cela sous la première impulsion du désespoir du remords ou du deuil il ne le fait qu’après avoir compris que même le désespoir le remords et le deuil n’ont pas grande importance pour le sombre jeteur de dés et moi temporaire et lui on croit difficilement qu’un amour un chagrin ne sont que des obligations achetées sans motif ultérieur et qui viennent à terme qu’on le désire ou non et sont remboursées sans avertissement préalable pour être remplacées par l’emprunt quel qu’il soit que les dieux se trouvent lancer à ce moment-là non tu ne feras pas cela avant d’avoir compris que même elle ne valait peut-être pas un si grand désespoir et moi je ne ferai jamais cela personne ne sait ce que je sais et lui je crois qu’il vaudrait mieux que tu partes tout de suite pour Cambridge tu pourrais aller passer un mois dans le Maine tes moyens te le permettent si tu fais attention ça te serait peut-être très bon surveiller de près ses dépenses a cicatrisé plus de blessures que Jésus et moi et si j’avais déjà compris ce que vous pensez que je comprendrai là-bas la semaine prochaine ou le mois prochain et lui alors il faudra te rappeler que t’envoyer à harvard a été le rêve de ta mère depuis le jour de ta naissance et un compson n’a jamais désappointé une dame et moi temporaire ça vaudra mieux pour moi et pour nous tous et lui tout homme est l’arbitre de ses propres vertus mais il ne faut jamais laisser un homme prescrire à un autre ce qu’il croit devoir lui convenir et moi temporaire et lui était le plus triste de tous les mots il n’y a rien d’autre en ce monde ce n’est pas le désespoir jusqu’à ce que le temps ce n’est même pas le temps jusqu’à ce qu’on puisse dire était.

La dernière note résonna. Les vibrations s’arrêtèrent enfin et les ténèbres reprirent leur immobilité. J’entrai dans la pièce qui nous servait de salon et j’allumai la lumière. Je mis mon gilet. L’odeur d’essence était très faible maintenant, à peine perceptible et, dans le miroir, la tache ne se voyait pas. Pas tant que mon œil en tout cas. Je mis mon veston. J’entendis le froissement de la lettre de Shreve à travers l’étoffe. Je la pris et en examinai l’adresse puis je la mis dans ma poche de côté. Ensuite je posai la montre dans la chambre de Shreve et je la mis dans son tiroir puis j’allai dans ma chambre, j’y pris un mouchoir propre et j’allai à la porte et je mis la main sur l’interrupteur électrique. Je me rappelai alors que je ne m’étais pas lavé les dents et je dus rouvrir ma valise. Je trouvai ma brosse et pris un peu de la pâte de Shreve, puis je sortis et me brossai les dents. Je séchai la brosse en la pressant le plus possible et je la remis dans ma valise que je refermai. Et je me dirigeai de nouveau vers la porte. Avant d’éteindre la lumière je regardai partout pour voir s’il n’y avait plus rien et je vis que j’avais oublié mon chapeau. Il me faudrait passer par la poste et j’étais sûr d’en rencontrer et ils me prendraient pour l’étudiant typique de Harvard qui veut jouer au senior. J’avais oublié aussi de le brosser, mais Shreve avait une brosse et je n’eus pas à rouvrir ma valise.

William Faulkner, Le bruit et la fureur, trad. Maurice Edgard Coindreau, Paris, Gallimard, 1972, pp.206-213.

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