Seul l’imbécile admire

Si nous contemplons un tableau pendant un certain temps, et même s’il est des plus sérieux, nous devons l’avoir transformé en caricature, a-t-il dit, pour le supporter, donc aussi nos parents en caricatures, nos supérieurs, si nous en avons, en caricatures, le monde entier en caricature, a-t-il dit. Regardez pendant un certain temps l’autoportrait de Rembrandt, n’importe lequel, à coup sûr il vous apparaît à la longue comme une caricature et vous vous détournez. Regardez pendant un certain temps le visage de votre père, il devient pour vous une caricature et vous vous détournez de lui. Lisez Kant attentivement et de plus en plus attentivement et, tout à coup, vous aurez le fou rire, a-t-il dit. D’ailleurs tout original est, à vrai dire, une falsification en soi, a-t-il dit, vous comprenez tout de même ce que je veux dire. Naturellement il y a des phénomènes dans le monde, dans la nature, comme vous voulez, que nous ne pouvons pas ridiculiser, mais en art, tout peut être ridiculisé, tout homme peut être ridiculisé et transformé en caricature, si nous le voulons, si nous en avons besoin, a-t-il dit. Si nous sommes en mesure de ridiculiser, nous ne sommes pas toujours en mesure de le faire, alors le désespoir nous emporte, et ensuite le diable, a-t-il dit. Une œuvre d’art, peu importe laquelle, peut être ridiculisée, a-t-il dit, elle se présente à vous dans sa grandeur et, d’un moment à l’autre, vous la rendez ridicule, tout comme un être humain, qu’il vous faut rendre ridicule parce que vous ne pouvez pas faire autrement. Mais la plupart des gens sont tout de même ridicules, et la plupart des œuvres d’art sont tout de même ridicules, a dit Reger, et vous n’avez même pas besoin de ridiculiser et de caricaturer. Mais la plupart des gens sont incapables de caricaturer, ils considèrent tout jusqu’au bout avec leur terrible sérieux, a-t-il dit, l’idée d’une caricature ne leur vient même pas, a-t-il dit. Vous allez à une audience du pape, a-t-il dit, et vous prenez le pape et l’audience au sérieux, et cela pour toute votre vie ; ridicule, l’histoire des papes est pleine de caricatures, a-t-il dit. Naturellement Saint-Pierre est grand, a-t-il dit, mais tout de même ridicule. Entrez donc dans Saint-Pierre et débarrassez-vous complètement des centaines et des milliers et des millions de mensonges de l’histoire catholique, vous n’aurez pas à attendre bien longtemps, tout Saint-Pierre deviendra ridicule à vos yeux. Allez à une audience privée et attendez le pape, avant même qu’il arrive il vous apparaît ridicule, et il est d’ailleurs ridicule lorsqu’il s’avance dans la blancheur kitsch de sa robe de pure soie. Où que vous portiez vos regards, tout est ridicule au Vatican ; une fois que vous vous êtes débarrassé des mensonges de l’histoire catholique et de la sentimentalité de l’histoire catholique et du zèle de l’histoire universelle catholique, a dit Reger. Voyez-vous, le pape catholique est assis tel un pantin globe-trotter fardé et rusé, sous sa cloche de verre à l’épreuve des balles, entouré de ses pantins supérieurs et inférieurs fardés et rusés, quel ridicule repoussant. Parlez avec l’un de nos derniers rois geignards, quel ridicule, avec l’un de nos dirigeants communistes bornés, quel ridicule. Allez à la réception de nouvel an de notre président bavard, discourant sur tout et n’importe quoi et le réduisant à rien par son radotage sénile de père de l’État, le ridicule vous soulève le cœur. La Crypte des capucins, la Hofburg, quelles bouffonneries répugnantes, a-t-il dit. Allez à l’église des chevaliers de Malte et regardez donc les chevaliers de l’ordre de Malte, qui, dans leurs robes noires de chevaliers de l’ordre de Malte, font briller là, sous les lampes d’église, leurs têtes chenues de pseudo-aristocrates imbéciles, vous n’aurez d’autre impression que le ridicule. Allez à une conférence du cardinal catholique, assistez à une inauguration à l’université, quel ridicule. Où que nous regardions aujourd’hui dans ce pays, nos regards plongent dans la fosse à purin du ridicule, a dit Reger. Chaque matin, le rouge de la honte me monte au visage devant tant de ridicule, mon cher Atzbacher, voilà la vérité. Assistez à l’attribution d’un prix, Atzbacher, quel ridicule ; des personnages ridicules ; plus pompeusement on se présente, plus on est ridicule, a-t-il dit, tout n’est que caricature, a-t-il dit, vraiment tout. Ainsi, vous appelez un brave homme votre ami et voilà que tout à coup il se fait nommer professeur honoraire, et désormais il s’intitule Professeur et fait graver Professeur sur son papier à lettres, et sa femme se présente tout à coup chez le boucher sous le nom de Mme le Professeur, afin de ne pas devoir attendre aussi longtemps que les autres qui n’ont pas un Professeur pour mari. Quel ridicule, a-t-il dit. Des escaliers dorés, des fauteuils dorés, des banquettes dorées à la Hofburg, a-t-il dit, et dessus, rien que des idiots pseudo-démocrates, quel ridicule. Vous longez la Kärntnerstrasse et tout vous paraît ridicule, tous les gens sont seulement ridicules, rien d’autre, vous parcourez tout Vienne, en long et en large, et tout Vienne vous semble tout à coup ridicule, tous les gens qui arrivent à votre rencontre sont des gens ridicules, tout ce qui vous arrive est ridicule, vous vivez dans un monde ridicule de bout en bout et, en réalité, déchu, a-t-il dit. Il vous faut soudain transformer le monde entier en caricature. Vous avez la force de transformer le monde en caricature, la plus grande force de l’esprit, a-t-il dit, qu’il faut pour cela, cette seule force de survie, a-t-il dit. Nous ne maîtrisons que ce que nous trouvons finalement ridicule, c’est seulement lorsque nous trouvons le monde et la vie qu’on y mène ridicules que nous avançons, il n’y a pas d’autre, pas de meilleure méthode, a-t-il dit. En état d’admiration, nous ne tenons pas longtemps et nous allons à la ruine si nous ne le brisons pas à temps, a-t-il dit. D’ailleurs, toute ma vie j’ai été très loin d’être un admirateur, l’admiration m’est étrangère, comme il n’y a pas de merveille, l’admiration m’a toujours été étrangère et rien ne me répugne autant que d’observer des gens qui admirent, qui sont atteints d’une admiration quelconque. Vous allez dans une église et les gens admirent, vous allez dans un musée et les gens admirent. Vous allez à un concert et les gens admirent, c’est répugnant. La véritable intelligence ne connaît pas l’admiration, elle prend connaissance, elle respecte, elle estime, c’est tout, a-t-il dit. Les gens vont comme avec un sac à dos rempli d’admiration dans toutes les églises et dans tous les musées, et c’est pourquoi ils ont toujours ce maintien courbé, répugnant, qu’ils ont bien tous dans les églises et dans les musées, a-t-il dit. Je n’ai encore jamais vu personne entrer tout à fait normalement dans une église ou dans un musée et le plus répugnant, c’est d’observer les gens à Cnossos ou à Agrigente, lorsqu’ils sont arrivés au bout de leur voyage d’admiration, car les gens ne font pas d’autre voyage qu’un voyage d’admiration, a-t-il dit. L’admiration rend aveugle, a dit Reger, hier, elle rend l’admirateur stupide. La plupart des gens, une fois qu’ils sont entrés en admiration, ne sortent plus de l’admiration et en deviennent stupides. La plupart des gens sont stupides pendant toute leur vie, du seul fait qu’ils admirent. Il n’y a rien à admirer, a dit Reger, hier, rien, rien du tout. Parce que le respect et l’estime sont trop difficiles pour les gens, ils admirent, cela leur coûte moins cher, a dit Reger. L’admiration est plus facile que le respect, que l’estime, l’admiration est le propre de l’imbécile, a dit Reger. Seul l’imbécile admire, l’intelligent n’admire pas, il respecte, estime, comprend, voilà. Mais pour le respect, l’estime et la compréhension, il faut de l’esprit, et de l’esprit, les gens n’en ont pas, sans esprit et parfaitement dépourvus d’esprit ils vont voir les Pyramides et les colonnes siciliennes et les temples perses et s’imbibent d’admiration avec toute leur bêtise, a-t-il dit. L’état d’admiration est un état de faiblesse d’esprit, a dit Reger, hier, presque tous les gens vivent dans cet état de faiblesse d’esprit. Et c’est dans cet état de faiblesse d’esprit qu’ils entrent tous dans le Musée d’art ancien, a-t-il dit.

Thomas Bernhard, Maîtres anciens, trad. Gilberte Lambrichs, Paris, Gallimard, « Folio », 1988, pp.96-101.

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