La périphérie de l’être
Mon cheval sur lequel j’étais encore monté, attendant peut-être un ordre, palpitait sans bouger, suant et chaud. Je donnai quelques tapes sur son cou et sur son dos humide, qu’il accueillit avec des mouvements de tête répétés puis, mettant pied à terre, je fis quelques pas sur la berge de l’étang, le tirant par la bride pour l’inciter à calmer sa soif. Il absorba de l’eau, un moment, avec tranquillité, presque avec délicatesse puis, satisfait semblait-il, redressa son cou et se mit à regarder au loin, peut-être la ligne courbe de l’horizon qui courait, régulière, au-delà de l’étang. Mais comme je crois l’avoir dit plus haut, il m’était difficile de savoir avec exactitude vers où il regardait et de déduire de cette placidité, altérée de temps en temps par quelques secousses nerveuses légères et distraites comme s’il ne savait pas qu’il habitait son propre corps, les pensées, ou ce qu’on pourra appeler comme on veut, qui le visitaient. Je me mis à regarder son profil avec fixité, et comme s’il s’en fût rendu compte, pas une seule fois il ne tourna la tête vers moi, avec une obstination si apparente qu’il semblait me traiter délibérément avec indifférence. Pendant quelques secondes, j’eus sans équivoque l’impression qu’il simulait et, presque immédiatement, la conviction totale qu’il en savait plus que moi sur l’univers et que par conséquent il comprenait mieux que moi la raison d’être de l’eau, des herbes grises, de l’horizon circulaire et du soleil flamboyant qui faisait luire son pelage humide de sueur. À cause de cette conviction, je me trouvai soudain dans un monde différent, plus étranger que le monde habituel et où non seulement l’extérieur mais en outre moi-même étions inconnus. Tout avait changé en une seconde et mon cheval, par son calme impénétrable, m’avait extrait du centre du monde et m’avait rejeté, sans violence, à sa périphérie. Le monde et moi-même étions autres et, en mon for intérieur, jamais ni lui ni moi ne redevînmes tout à fait les mêmes à partir de ce jour, de sorte que lorsque j’écartai mon regard du cheval et que je le posai sur l’eau bleutée, sur les herbes grisâtres, regardant la capsule bleue qui se fermait en s’appuyant sur la ligne d’horizon, avec nous à l’intérieur, je me rendis compte que, dans ce monde nouveau qui était en train de naître devant mes yeux, c’étaient mes yeux qui étaient le superflu et que ce paysage étranger qui s’étendait alentour, composé d’eau, d’herbe, de l’horizon, du ciel bleu, du soleil flamboyant, ne leur était pas destiné.
Juan José Saer, Les nuages, trad. Philippe Bataillon, Paris, Le Tripode, 2020, pp.160-161.