L’incomplétude

Les arbres sont beaux en hiver, ils y sont secs comme des poèmes – nus, sans aumône, sans prière. Ils regardent le froid et ne disent rien. Ils découpent le ciel, mais ne lui reprochent pas grand-chose. L’arbre est mon souvenir. J’étais enfant. J’avais voulu me perdre et m’étais perdu. J’avais suivi la neige. Et ce fut là que je le vis, grand, immensément tordu. Il était accroché à une pente, tout seul – sans même trop de neige sur ses branches. Il y avait des collines partout. À droite, à gauche : seulement des collines. En haut, le ciel était vide. L’ombre avait quitté le monde. Je ne m’en aperçus qu’à cet instant. On étouffait. Cette présence de toute chose était étouffante. Mais l’arbre était là, seul à seul avec son ombre. Il me parut triste. Je m’approchai de lui et le pris dans mes bras. J’attendais qu’il me dise quelque chose, mais, comme au ciel et comme au froid, il ne me dit rien. J’essuyai mes larmes et promis de venir le voir souvent. Je revins seulement quelques fois.

Pour la première fois, j’avais goûté au luxe de ce qui manque. À partir de ce jour, comme un silence que l’on ne partage qu’entre initiés, je gardai un peu de peur en moi pour ce qui ne se voit que trop. Les midis me faisaient reculer. Je craignais l’information. Je ne voulais pas que l’on m’explique, ni la chose ni le mot. De temps en temps, ce secret venait de lui-même me chercher, comme s’il voulait s’assurer que je ne le trahisse pas ou, plutôt, comme s’il comptait à chaque fois aiguiser le fil de son tranchant. J’étais sa pierre et il essuyait son morfil sur moi. Bien que je l’imaginasse comme une arme, il apparaissait toujours désarmé.

C’était une steppe vide cette fois. Une steppe avec seulement quelques bousculades de vent. J’y vis des buissons. Ils étaient comme de petites cages, des griffures de ronces sur un monde plat. Leurs déchirures, encore plus grises que le paysage, étaient comme d’ouvertes impudeurs entre les choses. Mon esprit voulut qu’ils n’appartinssent pas au monde, mais ils étaient les seules choses qui fussent là. Le soleil était blanc, massif, endurant ; la terre sans limite ; le bleu partout, le jaune par-dessus. Et eux étaient posés là, avec leurs ridicules épines et leurs ridicules branches, comme une moquerie aux deux infinis. Chahutés par le vent, mortels, cassés, ils semblaient dire qu’à la mort aussi est une source, qu’à elle aussi il faut une naissance. Je partis – un couteau encore plus effilé contre la gorge.

Dans une vallée blanche de fleurs, quelqu’un m’apprit à jouer. Je m’épuisai à rouler, à mordre la terre. Je m’imaginai d’abord laine – béant stupidement. Puis, bien sûr, je m’imaginai sol – allongé et ronflant à tout jamais. Ce fut là-bas que je vis ces ivrognes d’abeilles allant, soûles et hoquetantes, d’un nectar à un autre. Ce fut également là-bas que j’appris à les imiter – le jus était jaune, l’odeur rouge. Au-dessus de nous, des feuilles nouvellement écloses avaient cette arrogance bâtarde des mariniers. Je mis la tête contre l’épaule qui m’apprit à jouer. Deux doigts me tirèrent l’oreille et je compris que moi seul étais incomplet.

Pourquoi était-ce l’arbre qui me l’apprit et l’humain qui me le confirma ? Je ne le sus jamais. Je sus seulement qu’il y a d’étranges synonymes dans le monde, qu’une main qui vous quitte a trop souvent le visage d’une feuille, que lorsque quelqu’un écrit à un autre, cela ressemble beaucoup à un bourgeon. Depuis, je cueille des fleurs et je sais que cueillir est le propre de la pensée, que recueillir est ce que l’arbre fait de son mouvement. Dans chaque feuille qui éclot, je vois le temps qui s’ensommeille. Les choses bâillent ici. L’orage arrose. L’herbe monte. Et même cette absence de fond qui est le propre de l’impensé inexiste seulement parce qu’un jour quelqu’un est né. La première heure est toujours celle du chemin. Lorsque l’épaule partit, je compris la douleur d’être complet.

Je voulus alors redevenir sauvage pour pouvoir me rater. Je m’en allai donc vivre parmi les gazons. Sur une plaine, je vis un cimetière de coquelicots. C’était comme du sang toussé sur le monde. Je me penchai, mais les pavots n’avaient pas d’odeur, ils naissaient et mouraient, n’avaient pas plus d’âge que ce que la transparence a de reflets. Plus loin, je vis des graines, closes, rabattues, resserrées, et pourtant pleines de futurs ; je vis la racine qui soigne son arbre, l’ombre qui n’aime que la clarté. Je vis des champs, des coteaux, des javelles ourlant le brun de jaune, des mousses, du blé. Je vis l’inquiète douleur d’une femelle impatiente de semaisons. Je vis le crépuscule de la rose, le geste fané d’un vieillard heureux.

Et ce fut là, au plus fort de mon retard, que je rajeunis. C’était quelque part, et nous étions deux. À cette heure où le soleil chute en un coin de ciel, à l’heure où la nuit pour naître pâlit, une brise bleue, couleur vêpres, vint nous caresser, moi, l’amoureuse, et nos vins qui tremblaient. C’était une terrasse, et le jus y était bon. En dessous, dans un jardin, des arbres tordaient leur paresse. Des chiens, propres de leur grandeur, s’amusaient, ouvraient leur gueule, se croquaient. Des hommes se promenaient, des bouches riaient. Nous étions deux. Et le ciel n’avait que ce qu’il faut d’oiseaux.

Au-dessus de nous, attachée à de vieilles poutres, une glycine, nonchalamment pendue, nous jetait une ombre de soleil, un émail pourpre et bleu. Elle n’avait ni bras ni corps, ni branches ni ramures ; elle n’était qu’une circulation figée, un moment arrêté – une chose pour laquelle l’on consent à des éternités de chaînes. Ses fleurs tombaient en grappes, mais sans la chair qui fait raisin, sans le poids qui fait fruit. De simples morceaux de vent coloriés, tressés par de petites mains aux doigts roses. Et sur chaque grappe, chacune des fleurs, quelque part entre sa pudeur et l’exaltation brutale de son désir, tremblait. Chacune laissait le vent l’embrasser, puis elle le mordait en retour de ses propres baisers. C’était une danse sans bruit, un éclat où l’émail se fendait au sourire clair-obscur de la glycine.

Et là, à cet instant qui dura plus de mille ans, à ce déclin de zéphyr où notre terrasse se pencha à son ombre, l’amoureuse, semi-nue, ornée de vent et de soleil, intriguée par ce murmure, se leva, me regarda, entendit, et puis rit, rit avec la glycine – cette vie qui s’enroulait sur soi. Feignarde, elle s’approcha de la plante, en caressa le faux raisin, puis, aidée par le trouble de l’innocence, cueillit la fleur et m’offrit cette grappe d’éternité.

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