Le peintre de haute montagne
Juste avant de quitter la maison, ils fixaient sur leurs sacs à dos la cithare et la trompette, comme il se doit pour des personnes ayant la fibre artistique. Ce comme il se doit pour des personnes ayant la fibre artistique, ma mère le disait chaque fois, sa phrase me poursuivait jusque dans mon lit et toute la nuit, je n’arrivais plus à la sortir de ma tête. Elle jouait de la cithare parce que sa mère avait joué sur cette même cithare, mon père jouait de la trompette parce que son père avait joué sur cette même trompette. Et de même que son père, lorsqu’il allait en haute montagne, avait toujours dessiné, mon père dessinait lui aussi chaque fois qu’il allait en haute montagne et emmenait toujours un bloc à dessin dans son sac. Comme Segantini, disait-il chaque fois, comme Hodler, comme Waldmüller. Il se choisissait un éperon rocheux et s’y installait de façon à avoir le soleil dans le dos et à pouvoir dessiner. Pour finir, toutes les pièces de la maison avaient été constellées de ses dessins, nulle part il ne restait de place vide, des centaines, si ce n’est des milliers de vues de haute montagne emplissaient notre maison, afin de ne pas les voir il fallait que je darde constamment les yeux vers le sol, mais à la longue cela m’a rendu fou, lui dis-je. Des centaines de fois il a dessiné ou peint l’Ortler, comme il a dessiné ou peint les Trois Cimes de Lavaredo ou le mont Blanc ou le Cervin. Les grands maîtres, disait-il toujours, ne peignent ou ne dessinent jamais que la même chose. Ils ne sont grands que précisément parce qu’ils peignent ou dessinent toujours la même chose. Or ce que peignait mon père était immonde, poursuivis-je. Le talent de son père, c’est-à-dire de mon grand-père, s’était totalement étiolé chez lui, ce qui ne l’a pas empêché d’engendrer une série monstrueusement prolifique de dessins et d’aquarelles. Le plus terrible, continuai-je, c’était que beaucoup d’institutions culturelles organisaient des expositions de ses œuvres, et que les journaux ne disaient que du bien de ses dessins et aquarelles, l’incitant par là à une production plus importante encore. Et de fait, son entourage a toujours peu ou prou été persuadé qu’il était un artiste, certains ont même régulièrement répété à son sujet qu’il était un grand artiste, jusqu’à ce qu’il se persuade lui-même de ces balivernes et de cette abjection, se complaisant dans cette obsession dévastatrice. Pour documenter ce qu’est le kitsch, il suffit, poursuivis-je, de jeter un coup d’œil à quelques-unes des œuvres paternelles. Ma maison est une exposition permanente de mon art, disait le père, et toutes les deux ou trois semaines il épinglait ou collait aux murs d’autres dessins ou aquarelles, qui s’entassaient par milliers dans la cave. Je suis le spécialiste de la haute montagne, disait-il de lui-même, je suis allé plus loin que Segantini, plus loin que Hodler, j’ai amplement dépassé leur art. Même dans la cuisine, il avait accroché le plus grand nombre possible de ses dessins, persuadé que les émanations du lieu sublimaient encore son œuvre.
Thomas Bernhard, Goethe se mheurt, trad. Daniel Mirsky, Paris, Gallimard, « Folio », 2013, pp.68-70.