Les Accrocheurs
C’était un pays où on avait beaucoup de choses à accrocher : des tableaux, des recettes de cuisine, des cadres avec de vieilles photographies familiales, le mariage de papi et de mamie, la naissance du petit dernier, des posters de groupes de rock, Jimi Hendrix tenant sa guitare, Miles Davis tenant sa trompette, Nina Simone tenant le micro, des cartes aussi, des cartes actuelles, des cartes historiques, des cartes avec des cépages de vin, avec des fromages, des châteaux forts, des ragoûts. On aimait tellement accrocher dans ce pays qu’on y accrochait également ce que partout ailleurs on mettait au sol : des nappes, des tapis, le pot des plantes, l’assise des frigos.
Or, ce pays, dont la devise touristique était « le pays aux plus beaux murs du monde », n’avait pas encore inventé le manche. Ce qu’il fallait accrocher, on l’accrochait en frappant le clou d’une grosse pierre ou d’un morceau de métal. Au vu de tout ce qu’il y avait à faire et de la difficulté de le faire sans manche, un nouveau corps de métier était apparu : les Accrocheurs. Ces derniers compensaient la mauvaise qualité de leur outil par le savoir-faire et la technique. Les meilleurs d’entre eux pouvaient enfoncer les clous les plus durs avec un simple caillou. Certains allaient jusqu’à deviner la compacité d’un mur rien qu’en le reniflant ou en y observant la réverbération d’une lampe.
Il y avait, pour les Accrocheurs, des écoles, des lycées, des académies et même une université. Ils étaient devenus, dans ce pays qui adorait accrocher, une sorte d’élite. Pour se distinguer du reste de la population, ils portaient un insigne sur la poitrine : une corde traversée d’un clou. Ceux qui s’étaient arrêtés au lycée avaient un seul nœud à leur corde, alors que ceux qui avaient terminé l’université en avaient deux. Mais, comme dans tout métier artistique, ce qui distinguait les Accrocheurs entre eux, c’était avant tout la manière d’exercer. Il y avait par exemple des Accrocheurs plus soucieux de leurs affaires que de leur art ; ceux-ci accrochaient à tour de bras sans prêter attention ni à ce qu’ils accrochaient, ni aux murs sur lesquels ils accrochaient. Certains se spécialisaient dans les objets de luxe – peintures chères, étagères pour livres en cuir –, d’autres dans les plantes et les pots, d’autres encore dans les objets accrochés à d’autres objets. Les pauvres s’échangeaient le numéro d’Accrocheurs prêts à travailler au black. Les bourgeois, eux, se félicitaient que tout leur salon fût accroché par tel Accrocheur de renom.
Mais les plus fiers des Accrocheurs étaient ceux qui se concentraient sur l’accrochage lui-même. « C’est dans le geste que réside notre art », pouvait-on lire dans le manifeste écrit par l’un d’entre eux. « Un vulgaire placard magnifiquement accroché vaut mille fois plus que le plus beau des tableaux mal accroché », lisait-on quelques lignes plus loin. Ces Accrocheurs d’un genre particulier, plus encore que les autres, ne vivaient que pour accrocher. Ce n’était pas un travail, c’était une vocation. Dans leur temps libre, ils accrochaient des choses, puis les décrochaient pour encore mieux les accrocher. Ils avaient des revues où ils parlaient entre eux des meilleurs accrochages possibles, des écoles et des maîtres que chacun admirait, du prix des clous, des plâtres les plus faciles à percer.
A. était un de ceux-là. Il accrochait et décrochait toute la journée. Même la nuit, dans ses rêves, il accrochait et décrochait. Personne comme lui n’arrivait à enfoncer un clou. Dans ses meilleurs jours, il pouvait en enfoncer un d’un seul mouvement de l’index. Son ongle était connu dans le métier comme une pierre précieuse. Sur certains chantiers difficiles où n’importe quel Accrocheur serait venu avec une dizaine de pierres et de bouts de métal, et parfois même avec de la colle, A. arrivait les mains dans les poches. Ce n’était pas du talent qu’il avait, c’était du génie. Il caressait les murs, en touchait les aspérités ; les comprenait. Comme le dit un intervenant dans le documentaire qui lui fut consacré : « A. ne force jamais le mur. Il le persuade. »
Cette année-là, on célébrait le deux-centième anniversaire de l’accrochage moderne et les Accrocheurs étaient en plein émoi lorsqu’un évènement bouleversa le pays. À la sortie d’un bar où une bagarre venait d’éclater, un homme saisit une bouteille et l’abattit coup sur coup sur deux de ses adversaires qu’il assomma sur-le-champ. De retour chez lui, cet homme, qui était très faible et très chétif mais qui se trouvait être un grand savant, se demanda quelle magie l’avait soudain rendu si fort. Après quelques calculs, il arriva à la conclusion que, tenant le goulot et frappant du cul de la bouteille, il avait décuplé ses forces. Il reproduisit l’expérience : il se frappa le doigt avec une bouteille – d’abord d’un mouvement droit, puis d’un mouvement en arc de cercle. Il n’y avait aucun doute : le mouvement circulaire renforçait le geste. Après d’autres calculs, le grand savant inventa le manche, puis le marteau, puis tous les autres objets à manche.
Dans ce pays où on aimait tant accrocher, le seul brevet du marteau le rendit multimilliardaire. Partout, le marteau avait remplacé les Accrocheurs. À chaque coin de rue, on ouvrait une usine ou un magasin de marteaux et il n’était pas rare de voir des publicités proclamer fièrement :
Tu veux accrocher comme les plus grands Accrocheurs que tu as vus au musée ? C’est maintenant possible avec le marteau BricoMax.
*Affiche accrochée avec un marteau BricoMax en moins d’une minute.
Même les êtres les plus banals et sans talent, ceux qui jadis avaient du mal à coller une simple photo contre le réfrigérateur, commencèrent à accrocher. Ils organisèrent même des réunions entre voisins et amis pour clouer ensemble en buvant des bières. Quand un enfant avait quatre ans, on lui achetait une boîte à outils avec un marteau en plastique. Un parti politique fut fondé avec, pour emblème, le marteau. Et les plus fats d’entre ces nouveaux bricoleurs portaient constamment leur marteau à la ceinture afin que nul n’ignore qu’ils accrochaient eux-mêmes. Quant aux vrais Accrocheurs, les plus vieux ne surent pas s’adapter et finirent dans la misère, les plus jeunes se convertirent en livreurs de pizzas ou de sushis. Seuls quelques petits chafouins profitèrent de leur ancienne clientèle pour lancer avec succès des boîtes de marteleurs.
Mais pour les Accrocheurs comme A. qui voyaient dans cette activité bien plus qu’un simple gagne-pain, l’arrivée du marteau était inadmissible. Est-ce que tous ces outils produits à la chaîne avaient la subtilité d’un galet choisi au fond d’un ruisseau ? Était-il possible de frapper avec cet instrument sans identité comme on frappait d’une pierre dont on appréciait la diaprure, ou d’un bout de métal dont on aimait la rouille ? Est-ce que le marteau pouvait comprendre le toucher délicat de la peau contre le clou, ce mélange de froid et de chaud, de dur et d’humide ? Non. A. et tous les autres Accrocheurs de sa trempe se réunirent pour lutter contre le monde sans magie que promettait le marteau. Des associations furent créées, des sit-in organisés ; des objets accrochés avec des marteaux furent décrochés ou souillés de goudron. On inventa même un label « objet accroché sans marteau ». Mais tout cela était vain devant l’essor inexorable des manches. Ceux qui accrochaient encore à l’ancienne ne furent plus qu’un divertissement pour vieux réactionnaires. Comme au cirque, ils payaient leur billet, venaient voir un Accrocheur accrocher un objet sur un mur factice qu’on avait installé sur scène, soupiraient « c’était mieux avant », puis rentraient chez eux où tous les objets avaient été martelés. Un Accrocheur était comme un cracheur de feu, quelqu’un d’impressionnant mais d’inutile.
A. n’était même plus engagé politiquement. Il se contentait d’accrocher des objets chez lui. Et encore, ce n’était que ce qu’il disait à ses amis Accrocheurs. La plupart de ses possessions, il les laissait au sol. L’arrivée du marteau n’avait pas exactement eu le même effet sur lui que sur les autres. Il en avait même acheté un sans rancune. Et c’est en le tenant qu’il avait compris ce que c’était de vivre dans un monde à manches. Le balançant dans sa main, jouant avec, mimant des coups dans le vide, il s’était soudain mis à pleurer. Ce n’était pas la fin de son métier qui lui faisait couler des larmes : il venait de comprendre qu’il n’avait passé sa vie qu’à accrocher.