La fondation de Stutpen’s Hundred

Tel était du moins ce que certains se racontaient l’un à l’autre quand il revint deux mois plus tard, à nouveau sans crier gare et accompagné cette fois de la charrette bâchée conduite par un nègre, avec sur le siège à côté du nègre un petit homme alertement résigné, au visage sombre et tourmenté de Latin, portant une redingote, un gilet à fleurs et un chapeau qui seulement sur un boulevard parisien n’eussent pas fait scandale, et tout cela il allait le porter continuellement pendant les deux années qui suivirent – sombre et théâtral accoutrement, air d’une résolution fataliste et étonnée – tandis que son client blanc et la bande de nègres qu’il allait conseiller mais non pas diriger travaillaient complètement nus, sauf la couche de boue séchée dont ils étaient couverts. C’était l’architecte français. Bien des années plus tard, les gens de la ville apprirent que sur la simple parole de Sutpen il était venu tout droit de la Martinique, et que pendant deux ans il avait vécu de gibier cuit au-dessus d’un feu de camp et couché à même la terre sous une tente constituée par la bâche de la charrette, avant de voir la couleur ou la forme du moindre salaire. Et jusqu’à ce qu’il repassât par la ville pour retourner à La Nouvelle-Orléans, deux ans plus tard, il ne devait même pas revoir Jefferson, soit qu’il ne tint pas à y venir, soit que Sutpen ne voulût pas l’y amener, même aux rares occasions où on l’y voyait lui-même, et la première fois il n’eut guère le temps de contempler Jefferson parce que la charrette ne s’arrêta pas. Ce fut vraisemblablement par un simple hasard géographique que Sutpen passa par la ville, s’arrêtant juste le temps que quelqu’un (ce ne fut pas le général Compson) jetât un coup d’œil sous la bâche de la charrette dans le noir tunnel rempli de prunelles immobiles et qui puait comme la tanière d’un loup.

Mais la légende des nègres sauvages de Sutpen ne devait pas commencer tout de suite, car la charrette poursuivit sa route comme si par leur seule association avec lui le bois même et le fer qui la composaient, aussi bien que les mulets qui la tiraient, étaient mus par la même énergie nue et infatigable, la même conviction de l’urgence et de la fuite du temps ; Sutpen raconta plus tard au grand-père de Quentin que lorsque la charrette traversa Jefferson cet après-midi-là ils n’avaient pris aucune nourriture depuis la veille au soir et qu’il s’efforçait d’atteindre Sutpen’s Hundred et le lit de la rivière pour essayer de tuer un daim avant la tombée de la nuit, afin que lui, l’architecte et les nègres ne fussent pas obligés de passer une autre nuit sans manger. Ce fut donc peu à peu que la légende des hommes sauvages pénétra dans la ville, colportée par les hommes qui s’en allaient à cheval observer ce qui se passait et qui se mirent à raconter que Sutpen se postait avec ses pistolets en bordure des pistes à gibier et envoyait les nègres battre le marais comme une meute de chiens ; ce furent eux qui racontèrent que, pendant ce premier été et l’automne qui suivit, les nègres n’avaient même pas (ou du moins n’usaient pas) de couvertures pour dormir, avant même que le chasseur de ratons Akers ne prétendit en avoir levé un en mettant le pied sur lui, enfoncé dans la boue comme un alligator endormi, et avoir crié juste à temps. Les nègres ne savaient pas encore un mot d’anglais et sans aucun doute Akers n’était pas le seul à ignorer que la langue qu’employaient entre eux Sutpen et les nègres était une manière de français et non pas quelque sombre et fatal idiome connu d’eux seuls.

Akers était loin d’être le seul, mais les autres étaient des citoyens responsables et des propriétaires terriens qui n’avaient pas besoin d’aller la nuit roder autour du camp. Ce qu’ils faisaient, ainsi que Miss Coldfield le dit à Quentin, c’était de se donner rendez-vous à l’hôtel Holston et de s’en aller en groupe à cheval, souvent en emportant leur déjeuner. Sutpen avait construit un four à briques et monté la scie et la raboteuse qu’il avait apportées dans la charrette : un manège avec, en guise de poutre de transmission, un jeune arbre auquel étaient attelés alternativement les mulets de la charrette et les nègres, et lui-même par-dessus le marché, si besoin était, lorsque la mécanique ralentissait – comme si les nègres étaient réellement des sauvages ; ainsi que le général Compson le raconta à son fils, le père de Quentin, tandis que les nègres étaient au travail Sutpen n’élevait jamais la voix contre eux, c’était au contraire par l’exemple qu’il les menait et les tenait, au moment psychologique, c’était par la patience qu’il les dominait plutôt que par une crainte animale. Sans descendre de cheval (d’ordinaire Sutpen ne les saluait même pas d’une simple inclinaison de tête, n’ayant pas plus l’air de s’apercevoir de leur présence que s’ils eussent été de vaines ombres), ils demeuraient groupés comme pour se protéger mutuellement, silencieux et intrigués, à regarder s’élever son manoir transporté planche par planche, brique par brique, depuis le marécage où attendaient le bois et l’argile – l’homme blanc barbu et les vingt hommes noirs tous complètement nus sous la couche de boue envahissante et omniprésente. Comme ils n’étaient que des hommes, ces spectateurs ne se rendaient pas compte que les vêtements que portait Sutpen le jour de son arrivée à cheval à Jefferson étaient les seuls dans lesquels ils l’eussent jamais vu, et encore peu de femmes dans le comté l’avaient aperçu. Autrement, certaines d’entre elles auraient là aussi anticipé sur le récit de Miss Coldfield, en devinant qu’il économisait ses vêtements, puisqu’une présentation correcte, sinon même élégante, était la seule arme (ou plutôt la seule échelle) grâce à laquelle il pût donner le suprême assaut à ce que Miss Coldfield et probablement d’autres croyaient être l’honorabilité, cette honorabilité qui, selon le général Compson, signifiait dans la secrète pensée de Sutpen beaucoup plus que la simple acquisition d’une châtelaine pour sa maison. Ainsi donc lui et les vingt nègres travaillèrent ensemble, barbouillés de boue pour se préserver des moustiques et, comme Miss Coldfield le dit à Quentin, Sutpen ne se distinguant des autres que par sa barbe et ses yeux, l’architecte seul ayant figure humaine grâce aux vêtements français qu’il continuait de porter avec une sorte d’invincible fatalité, jusqu’au lendemain du jour où la maison fut achevée à l’exception des vitres et de la quincaillerie qu’ils ne pouvaient pas fabriquer de leurs mains et où l’architecte s’en alla – travaillant au soleil et à la chaleur de l’été, dans la boue et la glace de l’hiver, avec une calme et inlassable fureur.

Il leur fallut deux années, à lui et à sa bande d’esclaves importés que ses concitoyens d’adoption continuaient à considérer comme beaucoup plus dangereux que n’importe quelle bête sauvage de cette région qu’il aurait pu faire lever et tuer. Ils travaillaient du lever au coucher du soleil, tandis que des groupes de cavaliers arrivaient et restaient sur leurs chevaux à les observer sans rien dire, et que l’architecte, avec sa redingote habillée, son chapeau de Paris et son expression de stupeur sombre et exaspérée, rôdait sur les lieux avec un air qui tenait en quelque sorte le milieu entre celui d’un spectateur venu par hasard et amèrement indifférent et celui d’un fantôme condamné et consciencieux – stupeur, au dire du général Compson, que lui causaient moins les autres et ce qu’ils étaient en train de faire que lui-même et le fait inexplicable et incroyable de sa propre présence. Mais c’était un bon architecte : Quentin connaissait la maison, à douze milles de Jefferson, dans un bosquet de cèdres et de chênes, vieille déjà de soixante-quinze ans. Et c’était non seulement un architecte, comme le dit le général Compson, mais un artiste, car seul un artiste avait été capable de supporter ces deux années-là pour construire une maison que Sans aucun doute il avait non seulement l’espoir, mais la ferme intention de ne lamais revoir. Non pas, dit le général Compson, les privations matérielles et les blessures spirituelles que représentait ce séjour de deux années, mais Sutpen: car seul un artiste avait été capable de supporter la dureté et la précipitation de Sutpen et de réussir en la me temps à modérer ce sombre rêve de magnificence seigneuriale que caressait manifestement Sutpen, car dans le projet de Sutpen l’habitation à elle seule aurait été presque aussi vaste que la ville de Jefferson elle-même à l’époque ; et c’était ce petit étranger sombre et harcelé qui à lui tout seul avait battu en brèche et vaincu la furieuse et outrecuidante vanité de Sutpen, ou son désir de magnificence ou de revanche ou de tout ce qu’on voudra (le général Compson lui-même ne le savait pas encore), et ainsi créé, de la défaite même de Sutpen, la victoire dont Sutpen vainqueur eût fait lui-même une défaite.

Ainsi tout était terminé, jusqu’à la dernière planche, la dernière brique, la dernière cheville de bois qu’ils avaient pu faire eux-mêmes. Sans peinture et sans mobilier, sans vitres, boutons de portes ni gonds, à douze milles de Jefferson et presque aussi éloignée de tout autre voisin, la maison resta trois années encore au milieu de ses jardins à la française et de ses allées, de ses cases d’esclaves, de ses écuries et de ses fumoirs à viande ; à moins d’un mille de la maison passaient des dindons sauvages, et les daims légers couleur de fumée venaient laisser leurs délicates empreintes dans les parterres où il ne devait pas y avoir de fleurs pendant quatre années encore. Ce fut alors que commença une période, une phase durant laquelle la ville et le comté l’observèrent avec plus de perplexité encore. Peut-être était-ce parce que le prochain pas vers ce but secret que le général Compson prétendait avoir découvert mais que la ville et le comté ne comprenaient que vaguement ou pas du tout, exigeait maintenant de la patience ou un moment d’inaction au lieu de cette irrépressible fureur à laquelle il les avait accoutumés : ce furent alors les femmes qui soupçonnèrent les premières ce qu’il voulait, ce que serait le prochain pas. Aucun des hommes, surtout ceux qui le connaissaient suffisamment pour l’appeler par son nom, ne se douta qu’il voulait une femme. Sans doute y en avait-il quelques-uns parmi eux, hommes mariés tout autant que célibataires, qui non seulement auraient refusé de l’admettre mais qui auraient protesté contre une pareille allégation, car pendant les trois années qui suivirent il mena ce qui devait leur paraître la perfection de l’existence. À huit milles de tout voisin, dans sa solitude masculine, il vivait là-bas dans la splendeur baronniale de ce que l’on aurait pu appeler son carré, vaste d’un demi-arpent. Il demeurait dans la spartiate carcasse du plus important édifice du comté, sans en excepter le palais de justice lui-même, dont aucune femme n’avait aperçu même le seuil, sans aucune de ces douceurs féminines telles qu’une vitre, une porte ou un matelas ; où il n’y avait non seulement pas de femme pour protester s’il lui prenait fantaisie de faire coucher ses chiens sur sa paillasse avec lui, mais où il n’y avait pas même besoin de chiens pour tuer le gibier dont les empreintes étaient visibles de la porte de la cuisine, car en fait il le chassait avec des êtres humains qui lui appartenaient corps et âme et dont on croyait (ou disait) qu’ils étaient capables de se glisser sans bruit jusqu’à un daim au repos et de lui couper la gorge avant qu’il pût faire un mouvement.

William Faulkner, Absolon, Absalon !, trad. R.N. Raimbault avec la collaboration de Ch.-P. Vorce, Paris, Gallimard, « L’imaginaire », 2000, pp.58-63.

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