Non, pas des putains

Il ne pouvait qu’attendre, attendre la réaction absolument imprévisible d’un homme qui vivait d’instinct et non de raison, jusqu’à ce que Henry déclare : « Mais c’est une femme achetée. Une putain », et Bon, avec douceur à présent : « Non, pas une putain. Ne dis pas cela. En vérité n’appelle jamais aucune d’elles de ce nom-là à La Nouvelle-Orléans, sinon tu pourrais être obligé d’acheter ce privilège au prix de ton sang à probablement un millier d’hommes », et peut-être toujours avec douceur, peut-être même maintenant avec une nuance de pitié : cette pitié cérébrale, pessimiste et sardonique de l’homme intelligent pour toute injustice, sottise ou souffrance humaine : « Pas des putains, non. Et c’est à cause de nous, les mille, qu’elles ne le sont pas. Nous – les mille, les Blancs – qui les avons fabriquées, créées, produites ; nous avons même fait les lois qui déclarent qu’un huitième d’une certaine espèce de sang doit l’emporter sur sept huitièmes d’une autre sorte. J’en conviens. Mais cette même race blanche aurait fait d’elles également des esclaves, ouvrières, cuisinières, peut-être même travailleuses des champs, sans ces mille, ces quelques hommes comme moi sans principes ni honneur, diras-tu peut-être. Nous ne pouvons pas, ou peut-être ne voulons-nous même pas, les sauver toutes ; peut-être le millier que nous sauvons n’en représente-t-il pas une sur mille. Mais nous sauvons cette unique-là. Il se peut que Dieu remarque tous les moineaux, mais, vois-tu, nous n’avons pas la prétention d’être Dieu. Peut-être même ne désirons-nous pas être Dieu, puisque aucun homme ne voudrait sauver plus d’un moineau. Et peut-être, lorsque Dieu jette un regard dans un de ces établissements comme celui que tu as vu ce soir, ne voudrait-Il pas non plus choisir aucun de nous pour être Dieu, maintenant qu’Il est vieux. Mais Il a dû être jeune autrefois, certainement Il a été jeune autrefois, et sûrement que quelqu’un qui a existé aussi longtemps que Lui, qui a vu autant de péchés grossiers et vulgaires, commis sans grâce ni retenue ni bienséance, qu’Il a été obligé de le faire, Il lui faut contempler enfin, bien qu’il n’y en ait pas un exemple sur mille milliers, les principes d’honneur, de bienséance et de savoir-vivre appliqués à l’instinct humain parfaitement normal que vous autres Anglo-Saxons vous obstinez à nommer concupiscence, et au service duquel vous retournez dans vos bordées aux cavernes primitives, la perte de ce que vous appelez la grâce entourée d’une nuée obscure de paroles blasphématoires d’atténuation et d’explication, le retour à la grâce proclamé par les hurlements expiatoires d’un rassasiement d’humilité et de flagellation, dans ni l’un ni l’autre desquels – le blasphème ou l’expiation – le ciel ne peut trouver d’intérêt ni même, après les deux ou trois premières fois, de divertissement. Alors, maintenant que Dieu est un vieillard, peu Lui importe non plus la manière dont nous obéissons à ce que vous appelez la concupiscence. Peut-être n’exige-t-Il même pas de nous que nous sauvions cet unique moineau, pas plus que nous ne sauvons pour obéir à quelque commandement de Lui cet unique moineau que nous sauvons. Mais nous sauvons cette unique-là qui sans nous eût été vendue à n’importe quelle brute qui en eût donné le prix, non pas vendue pour la nuit comme une prostituée de race blanche, mais corps et âme pour la vie à celui qui aurait pu user d’elle plus impunément qu’il n’oserait le faire d’un animal, génisse ou jument, et puis la chasser, la vendre ou même la tuer quand elle aurait été hors d’état de servir ou que de la garder aurait coûté plus qu’elle ne valait. Oui : un moineau que Dieu Lui-même a négligé de remarquer. Car bien que ce soient des hommes, les Blancs, qui l’aient créée, Dieu n’a pas empêché cela. Il a semé la graine qui a fait d’elle une fleur – le sang de la race blanche pour donner la forme et la couleur de ce que l’homme blanc appelle la beauté féminine, à un principe femelle qui existait, souverain et parfait, dans l’équatoriale et brûlante matrice du monde longtemps avant que ce principe blanc, le nôtre, ne fût descendu des arbres, n’eût perdu sa toison et ne se fût blanchi – un principe enclin et docilement obéissant aux mystérieux, antiques et singuliers plaisirs de la chair (ce qui est tout : il n’y a rien d’autre) que ses sœurs blanches nées de la dernière pluie fuient, horrifiées, moralement scandalisées – un principe qui, tandis que sa sœur blanche doit nécessairement essayer d’en faire une affaire économique, comme quelqu’un qui veut absolument installer un comptoir, une balance ou un coffre-fort dans un magasin ou un bureau moyennant un certain pourcentage sur les bénéfices, fait régner, couchée sur le dos, sage et toute-puissante, de la soyeuse pénombre du lit qui lui sert de trône. Pas des putains, non. Pas même des courtisanes – des créatures prises dès l’enfance, cueillies, choisies et élevées avec plus de sollicitude que n’importe quelle jeune fille blanche ou n’importe quelle nonne, même que n’importe quelle jument de pur sang, par une personne qui leur prodigue plus de soins constants et attentionnés qu’une mère n’en donne jamais. Pour un prix, bien entendu, mais un prix offert et accepté, ou refusé, suivant des règles beaucoup plus formelles qu’aucune de celles qui régissent la vente des jeunes filles blanches, parce qu’elles ont une valeur marchande beaucoup plus considérable que les jeunes filles blanches, élevées qu’elles sont et éduquées à remplir le but unique et la raison d’être d’une femme : aimer, être belle, divertir ; sans presque jamais apercevoir le visage d’un homme avant d’être amenées au bal et offertes au choix d’un homme qui, en retour, non pas seulement peut et veut mais doit lui fournir le cadre convenable où aimer, être belle et divertir, et qui généralement est obligé de risquer sa vie ou tout au moins son sang pour ce privilège. Non, pas des putains. Il m’arrive parfois d’être convaincu que ce sont les seules femmes véritablement chastes, pour ne pas dire les seules vierges qu’il y ait en Amérique, elles qui restent loyales et fidèles à cet homme non seulement jusqu’à ce qu’il meure ou les libère, mais jusqu’à leur propre mort. Et où trouverais-tu putain ou femme bien née que tu puisses leur comparer, sur ce point-là ?” Et Henry : « Mais tu l’as épousée. Tu l’as épousée » ; et Bon, avec un peu plus de vivacité maintenant, un peu plus de mordant, quoique toujours affable, toujours patient, mais toujours de fer, d’acier – le joueur pas encore tout à fait réduit à son dernier atout : « Ah. Cette cérémonie. Je vois. C’est donc cela ? Une formule, un schibboleth sans plus de sens qu’un jeu d’enfant, prononcée par un être créé par la situation au besoin de laquelle elle répond : une vieille bonne femme marmottant, dans un antre éclairé par une poignée de cheveux qui brûlent, je ne sais quoi d’un langage que les filles elles-mêmes ne comprennent plus, peut-être pas même la vieille, ne comportant aucune condition économique pour elle ou pour une progéniture possible, puisque le fait même que nous étions d’accord, que nous nous plions à cette farce, était pour elle la preuve et l’assurance de ce que la cérémonie elle-même n’aurait jamais le pouvoir d’imposer ; ne conférant à personne de nouveaux droits, n’enlevant à personne les anciens – un rite aussi futile que celui d’étudiants, accompli la nuit dans des pièces secrètes, jusqu’aux mêmes symboles archaïques dont on a oublié la signification – tu appelles cela un mariage, alors que la nuit de lune de miel et la transaction occasionnelle avec une prostituée payée impliquent la même suzeraineté sur une chambre (temporairement) personnelle, les mêmes vêtements enlevés dans le même ordre, la même conjonction dans un lit unique ? Pourquoi ne pas appeler cela aussi un mariage ? » et Henry : « Oh, je sais, je sais. Tu me présentes deux et deux en me disant que cela fait cinq et en effet cela fait cinq. Mais il n’y en a pas moins le mariage. Suppose que je contracte un engagement avec un homme qui ne parle pas ma langue, l’engagement lui ayant été signifié dans sa propre langue, et que je donne mon consentement : mon obligation est-elle moindre parce qu’il s’est trouvé que je ne connaissais pas la langue dans laquelle il m’a donné de bonne foi son accord ? Non, elle est plus grande, encore plus grande » ; et Bon – l’atout à présent, la voix pleine de douceur à présent : « As-tu oublié que cette femme et cet enfant sont des nègres ? Toi, Henry Stutpen, de Stutpen’s Hundred, Mississipi ? Toi, parler d’un mariage, d’une noce, ici ? et Henry – désespéré à
présent, en un dernier cri douloureux d’irrévocable refus de la défaite : « Oui. Je sais. Je sais cela. Mais il n’en existe pas moins. Ce n’est pas juste. Même quand c’est toi qui le fais. Non, même avec toi. »

William Faulkner, Absolon, Absalon !, trad. R.N. Raimbault avec la collaboration de Ch.-P. Vorce, Paris, Gallimard, « L’imaginaire », 2000, pp.142-146.

Suggestions