L’humiliation de Stutpen
« Mais il n’enviait pas encore l’homme qu’il était en train de regarder. Ce qu’il convoitait c’était les souliers, et il aurait sans doute aimé que son père possédât un singe de drap pour lui tendre la cruche et pour apporter le bois et l’eau dans la cabane à ses sœurs pour faire la lessive et la cuisine et chauffer la maison afin qu’il ne fût plus obligé de le faire lui-même. Peut-être même perçait-il, comprenait-il le plaisir que cela aurait procuré à ses sœurs que leurs voisins (d’autres Blancs comme eux, qui habitaient dans d’autres cabanes pas tout à fait aussi bien construites et pas du tout aussi bien tenues et entretenues que les cases ou habitaient les nègres esclaves, mais encore nimbées de la resplendissante auréole de la liberté, ce que n’étaient pas les cases des esclaves malgré leurs toits solides et leurs murs passés au lait de chaux) les voient se faire servir. Car non seulement il n’avait pas perdu son innocence, mais il n’avait pas encore découvert qu’il était innocent. Il n’enviait pas plus cet homme qu’il n’aurait envié un montagnard qui se trouvât posséder un beau fusil. Il aurait convoité le fusil, mais il aurait lui-même soutenu et approuvé l’orgueil du propriétaire et son plaisir de posséder le fusil, car il n’aurait pas pu concevoir que le propriétaire profitât assez stupidement de la chance qui lui avait donné ce fusil à lui plutôt qu’à un autre pour dire à d’autres hommes : Puisque je possède ce fusil, mes bras, mes jambes, mon sang et mes os sont supérieurs aux vôtres, si ce n’est à l’issue victorieuse d’un combat avec des fusils ; et comment diable un homme pouvait-il se battre avec un autre homme qui avait des nègres tout bien habillés et qui pouvait rester couché dans un hamac tout un après-midi après avoir enlevé ses chaussures? et pour quoi diable se battrait-il, s’il se battait ? Il ne savait même pas qu’il était innocent le jour où son père l’envoya porter un message à la grande maison. Il ne se souvenait pas (ou ne dit pas) quel message c’était, apparemment il ne savait toujours pas au juste ce que faisait son père (ou peut-être ce qu’il était censé faire), quel rapport le travail du vieux avait avec la plantation – lui, un garçon de treize ou quatorze ans (il ne savait pas exactement son âge), habillé de vêtements que son père avait acquis au magasin de la plantation et usés jusqu’à la taille, qu’une de ses sœurs avait rapiécés et recoupés à sa taille, lui qui ne pensait pas plus à l’air qu’il avait là-dedans ou à l’opinion qu’un autre pourrait en avoir qu’il ne pensait à sa peau, enfilant le chemin, tournant, franchissant le portail et suivant l’allée où travaillaient encore d’autres nègres qui ne faisaient pas d’autre chose à longueur de journée que de planter des fleurs et de tondre le gazon, parvenant à la maison, à la colonnade, à la porte d’entrée, pensant qu’il allait enfin voir ce qu’il y avait à l’intérieur, tout ce que ne pouvait manquer de posséder un homme qui pouvait avoir un nègre spécialement préposé à lui présenter à boire et à lui retirer des chaussures qu’il n’était même pas obligé de porter, ne pensant pas un seul instant que l’homme n’aurait pas autant de plaisir à lui montrer le reste de ce qu’il possédait qu’un montagnard l’eût été de lui faire voir la poire à poudre et le moule à balles qui allaient avec le fusil. Car il était encore innocent. Il le savait, sans bien se rendre compte qu’il le savait ; il raconta à grand-père qu’avant même que le singe de nègre qui ouvrit la porte eût fini de dire ce qu’il disait, il eut en quelque sorte l’impression de se dissocier et qu’une partie de lui-même faisait demi-tour et retraversait à toute vitesse les deux années qu’il avait vécues là-bas, comme lorsqu’on traverse rapidement une salle en jetant un coup d’œil sur tous les objets qu’elle contient, puis que l’on se retourne et retraverse la salle en regardant tous les objets en sens inverse et que l’on découvre qu’on ne les a encore jamais vus, retraversant ces deux années et percevant une douzaine de choses qui étaient arrivées et qu’il n’avait jamais perçues auparavant : une certaine manière directe, résolue et silencieuse de regarder les nègres qu’avaient ses sœurs aînées et les autres femmes blanches de leur catégorie, non pas avec peur ni avec appréhension, mais avec une sorte d’antagonisme de principe qui ne résultait pas d’un fait ou d’une raison connus mais était hérité par les Blancs aussi bien que par les Noirs, dont l’impression, l’effluve, passait entre les femmes blanches aux portes des cabanes délabrées et les nègres sur le chemin et qui ne s’expliquait pas complètement par le fait que les nègres étaient mieux habillés, et que les nègres ne leur rendaient pas sous forme d’antagonisme, d’audace ni d’insolence en aucune façon, mais dans le fait même qu’ils avaient trop ostensiblement l’air de ne pas en avoir conscience (on savait qu’on pouvait les frapper, dit-il à grand-père, et qu’ils ne rendraient pas les coups ni même ne résisteraient. Mais on ne voulait pas le faire parce que ce n’était pas eux (les nègres) que on désirait frapper ; car on savait qu’en les frappant ce serait comme si on donnait des coups à un ballon d’enfant avec une face peinte dessus, une face luisante et lisse, gonflée et prête à éclater de rire, alors on n’osait pas la frapper parce qu’elle ne ferait qu’éclater, et on préférait la laisser s’en aller et disparaître plutôt que de rester là en butte à un rire bruyant) ; – les conversations le soir devant le feu, quand ils avaient des invités ou qu’ils allaient eux-mêmes après souper faire une visite dans une autre cabane, les voix des femmes, assez modérées, calmes même, avec cependant un accent sombre et morose, et seulement quelque homme, habituellement son père en état d’ébriété, pour se laisser brusquement aller à une récapitulation hargneuse de ses propres mérites, du respect que ses prouesses physiques exigeaient de ses semblables, et le gamin de treize ou quatorze ans, ou peut-être de douze, se rendant compte que les hommes et les femmes parlaient de la même chose bien qu’ils ne l’eussent pas une seule fois nommée par son nom, comme lorsque les gens parlent de privations sans mentionner le siège de la ville, de maladie sans jamais prononcer le nom de l’épidémie ; – l’après-midi où sa sœur et lui marchaient sur la route quand il entendit la voiture qui arrivait derrière eux et qu’il s’écarta du chemin et se rendit alors compte que sa sœur n’avait pas l’intention de céder le passage, qu’elle continuait de marcher au beau milieu de la route avec une sorte de morosité inflexible dans sa façon d’incliner la tête, et qu’il cria après elle : puis ce ne fut que nuage de poussière, chevaux qui se cabraient, étincellement de boucles de harnais et de rayons de roues ; il vit deux ombrelles dans la voiture et le cocher nègre en chapeau à haute forme qui criait : « Hé là-bas, la fille ! Bouge-toi et dégage ! » puis ce fut tout, disparus : la voiture, la poussière, les deux figures sous les ombrelles abaissant sur sa sœur des regards courroucés ; puis il se trouva à lancer après le tourbillon de poussière qui s’éloignait d’impuissantes mottes de terre, comprenant maintenant, tandis que le maître d’hôtel habillé comme un singe lui barrait la porte avec son corps tout en parlant, que ce n’était pas le moins du monde le cocher nègre qu’il avait visé, que c’était en vérité la poussière soulevée par les roues délicates et fières, et tout aussi vainement ; un soir où son père était rentré tard, avait pénétré dans la case en titubant : encore engourdi de son sommeil interrompu il sentait cependant l’odeur du whisky, entendait dans la voix de son père cette même exaltation farouche, cette même revanche : « Ce soir on a foutu une raclée à un des nègres de Pettibone » ; alors il se dressa, se réveilla, demandant lequel des nègres de Pettibone et son père lui dit qu’il ne savait pas, qu’il n’avait jamais vu ce nègre avant : il demanda alors ce qu’avait fait le nègre et son père répondit: « Au diable ce sacré enfant de putain de nègre de Pettibone »; et sans le savoir à ce moment-là puisqu’il ne s’était pas encore rendu compte qu’il était innocent, sa question avait dû avoir le même sens que la réponse de son père : ce n’était pas un nègre réel, un être vivant, une chair vivante capable de ressentir la douleur, de se débattre et de crier. Il lui parut même se les imaginer : l’obscurité entre les arbres trouée par les torches, les visages farouches et hystériques des Blancs, la face-ballon du nègre. Peut-être les mains du nègre étaient-elles attachées ou maintenues, mais peu importait car ce n’était pas avec les mains que la face-ballon lutterait et se débattrait pour se libérer, non, pas la face-ballon : elle flottait simplement parmi eux, suspendue, gonflée et lisse comme une feuille de papier. Puis quelqu’un frappait le ballon, un seul coup désespéré et désespérant, puis il lui parut les voir s’enfuir, courir, enveloppés par quelque chose qui les rattrapait, les dépassait et revenait sur eux pour les submerger de nouveau, les vagues mugissantes d’un rire jovial, absurde, effroyable, énorme. Et maintenant il était la planté devant la porte blanche, avec le nègre-singe qui la lui barrait et le toisait, lui avec ses vêtements de coton bleu rapiécés et rapetassés et ses pieds sans souliers, et je ne suppose pas qu’il ait jamais fait usage d’un peigne car c’était une des choses que ses sœurs tenaient soigneusement cachées – lui qui n’avait jamais fait attention à ses cheveux et à ses vêtements, ni à ceux de qui que ce fût jusqu’à ce qu’il vit ce nègre-singe, qui sans avoir rien fait pour cela avait sans doute eu la chance d’être élevé dans une grande maison de Richmond… » (« Ou peut-être même de Charleston », souffla Shreve.) «…le toisant avec ses vêtements et ses cheveux, et il ne se rappela jamais ce que dit le nègre, ni en quels termes il s’exprima pour lui enjoindre, avant même qu’il n’eût eu le temps de dire pourquoi il venait, de ne plus jamais se présenter de nouveau à cette porte de devant mais de faire le tour par-derrière.
William Faulkner, Absolon, Absalon !, trad. R.N. Raimbault avec la collaboration de Ch.-P. Vorce, Paris, Gallimard, « L’imaginaire », 2000, pp.264-269.