Chienne de pute d’étoile

Il demeura couché sur l’Indienne clouée au sol et qui haletait encore un peu, puis se retira d’un seul coup, et elle eut un « han » de douleur, mais ne bougea pas et resta à plat ventre, avec cette passivité de Cujon qu’il connaissait si bien. Elle n’avait même pas eu un sursaut, alors que toutes les putes lui avaient toujours dit qu’il avait le plus gros chocho qu’elles avaient jamais vu, et faisaient des histoires. Tout à l’heure, en elle, il avait encore pensé à l’Américaine, lorsque ça tardait à venir. De toutes les filles qu’il avait jamais eues, c’était elle qui l’étonnait le plus au lit, elle lui donnait toujours l’impression qu’il était en train de faire quelque chose de très important. Elle n’en avait jamais assez. Et pourtant, elle pleurait et suppliait parce qu’elle n’avait jamais eu en elle un vrai chocho de Cujon, mais pour finir c’était toujours un grand cri de « oui, oui, OUI ! » qui montait de ses lèvres, et après c’était comme s’il avait fait pour elle quelque chose d’inouï, comme s’il lui avait donné le ciel, son visage avait une expression de bonheur, de gratitude qui finissait par le mettre mal à l’aise. On aurait dit qu’il avait fait une bonne œuvre. Il n’avait jamais vu une femme prendre le cul tellement à cœur. Elle faisait une tête extraordinaire, en le regardant avec une gravité, une solennité même, qu’il ne comprenait pas du tout, caressait doucement, longuement ses yeux, son visage, et souvent saisissait sa main et la baisait avec une sorte d’humilité de chien fidèle, murmurant des mots qui n’avaient aucun rapport avec l’amour, « c’est beau, c’est tellement beau », par exemple, et qu’est-ce qu’il pouvait y avoir de beau là-dedans ? Il avait presque honte de l’entendre dire des choses pareilles. Il n’avait jamais vu une femme pour qui le chocho fût tellement sérieux. Il finissait par se sentir avec elle comme dans une église. C’était une fille qui avait ça en elle, la propreté, elle mettait ça partout, sur tout ce qu’elle touchait. Il n’y avait vraiment rien à faire. Ça déteignait. Tout devenait toujours blanc, avec elle. Pas étonnant qu’elle finît par lui porter la poisse. Cette salope était une sainte, il n’y avait aucun doute, mais il lui avait fallu quelque temps pour s’en apercevoir, car elle avait le cul chaud et il ne pensait pas que les deux pouvaient aller de pair. Mais il s’était trompé. Apparemment, la sainteté n’avait rien à voir avec le cul.

Il avait cru, au début, que c’était simplement son côté américain, la connerie bien connue des gringos, mais cela venait de plus loin, de beaucoup plus loin. Elle était tellement bourrée de bonté, de propreté et de bonnes intentions qu’elle lui rappelait tous ces anges à trompettes que l’on fabriquait par milliers dans les villages, des anges blancs, bleus et roses, peints sur zinc et vendus devant toutes les églises. Elle était le seul être au monde qui lui eût jamais fait peur.

Il avait bien essayé de la laisser tomber, mais quand il ne la voyait pas, il devenait inquiet, effrayé : il savait bien qu’elle était en train de prier pour lui, qu’elle était en train de gâcher toutes ses chances. Il essayait de se dire qu’avec tous les gages qu’il avait donnés, une prière ne pouvait plus lui nuire, que lui-même n’y était pour rien ; mais on ne savait jamais. C’était comme une menace constante qui pesait sur sa tête. Et par-dessus le marché, il y avait chez lui quelque chose qu’il ne comprenait pas du tout : il tenait à elle. Ce n’était pas simplement le cul. C’était différent. Il ne savait pas du tout ce que c’était.

Il aurait dû la faire tuer depuis longtemps, mais n’avait pas osé. C’était la pire chose à faire, la plus dangereuse. Il se sentait plus rassuré de la savoir sur terre qu’au Paradis, car c’était là que cette garce irait à la première occasion. Elle avait ça en elle et ce n’était pas avec son chocho qu’il pourrait le lui faire passer. Même quand il se la tapait et qu’elle faisait tout ce qu’il voulait, il sentait bien qu’il n’y avait pas moyen, qu’il y avait en elle quelque chose qui continuait à briller, une espèce d’enfant de merde de chienne de pute d’étoile. Une espèce de salope d’étoile, très claire, très propre, qui continuait à briller en elle, et il avait beau lui en mettre plein le ventre et plein la gueule, ce n’était pas avec son chocho qu’il pouvait parvenir à l’éteindre.

Mais à présent c’était fait, elle avait reçu douze balles en plein dans l’étoile, là où ça brillait. Il avait fini par le faire, et maintenant, il le regrettait, il avait peur. Il la voyait là-haut, s’agitant, se démenant, faisant des démarches, allant voir qui il fallait, les suppliant de lui pardonner. Peut-être que les prêtres espagnols avaient raison, et que Dieu était vraiment miséricordieux et d’une bonté infinie. Dans ce cas, il était perdu. Elle était là-haut, en train de lui couper la gorge.

Romain Gary, La Comédie Américaine I, Les mangeurs d’étoiles, Paris, Gallimard, « Folio », 1966, pp. 234-237

Suggestions