Nous n’étions gère plus avancés

Elisa a préparé lentement une salade de tomates sur le potager. J’en ai profité pour, à tout moment, me coller contre elle, histoire de la mettre en mouvement, de commencer à l’éveiller, mais elle me repoussait avec douceur, comme toujours, sans dire ni oui ni non mais seulement « ce n’est pas encore le moment ». À l’heure de la sieste, on s’est installés dans la galerie où le soleil ne donnait plus et elle m’a dit de nouveau : « Ce n’est pas encore le moment. » On est restés longtemps là sans parler, chacun dans sa chaise longue, jusqu’à ce qu’elle-même se lève et, lissant sa robe blanche à deux mains à la hauteur de son ventre, me dise en fermant à demi les yeux et sans tourner la tête : « Je crois que c’est le moment. » Je l’ai suivie dans la chambre. Elle s’est étendue sur le lit, nue, à plat dos et elle m’a attendu. « Attends voir, attends voir un peu maintenant, je lui ai dit, tu vas voir ce que tu vas voir cette fois. » Je me suis jeté sur elle. Il me semblait que j’allais pouvoir, cette fois, toucher, ne fût-ce qu’une fois et pour un instant, le fond, mais je n’ai rien touché du tout. On était là à soupirer, bouger, gémir, l’un dans l’autre, comme toujours – c’est même pour cela qu’on se retrouvait chaque fois qu’on pouvait – et quand on a eu fini, haletants, étendus l’un contre l’autre, écrasés, comme défaits, nous n’étions guère plus avancés, non. Nous nous retrouvions comme avant et le point maximum que nous avions atteint était infiniment plus près du début que de la fin. On est restés étendus l’un près de l’autre, à fumer. Après, je me suis levé et j’ai mis mon short puis je suis allé boire un verre d’eau à la cuisine et quand je suis revenu, je suis resté au pied du lit à la regarder. Elle était étendue sur le dos, nue, la tête appuyée sur l’oreiller plat, la main droite, doigts écartés, couvrant, molle, le nombril, la main gauche, sur son front, paume en l’air. Ses seins, répandus en arrière et sur les côtés à cause de la position horizontale du corps étaient aussi bronzés que tout le reste, exception faite d’une frange qui allait du bas des hanches à la naissance des cuisses et au centre exact de laquelle se trouvait placé le pubis. La jambe droite était allongée sur le bord du lit, de sorte que la cuisse gauche était presque dans le vide, et c’était le pied gauche, appuyé par terre, qui aidait à soutenir le corps sur le lit. Tout le corps, à part l’étroite frange blanche, était de la couleur rougeâtre du bronze poli. La position l’obligeait à garder les jambes entrouvertes : l’angle que formaient, dans le fond, les jambes écartées montrait une fente rouge. Les poils noirs découvraient une zone très étroite où l’entaille verticale révélait, entre deux protubérances grenues, son envers. Plis et replis, superposés, volets élastiques de fenêtres posées les unes derrière les autres dans un long couloir rouge. Plis et replis et ensuite des plis, et d’autres plis encore. Ainsi de suite à l’infini. « Attends voir, attends voir un peu, lui ai-je dit, tu vas voir ce que tu vas voir cette fois. » Mais, à nouveau, rien. Les mêmes gémissements, la même convulsion commune, sans arriver nulle part, de sorte que lorsque nous nous sommes retrouvés sur le dos, à fumer l’un à côté de l’autre en silence, nous n’étions, comme on dit, pas plus avancés. Après, Elisa s’est levée et elle est allée préparer un pot de citronnade. Nous nous promenions nus à travers la maison, chacun avec son verre de citronnade à la main que nous allions remplir au pot sur la nappe à carreaux blancs et bleus, encore parsemée des miettes durcies du déjeuner. J’ai fini par remettre mon short. J’ai sellé le cheval bai et je suis allé lui faire faire un tour. La méfiance avec laquelle il m’a vu approcher est devenue de la fureur et même de l’épouvante quand je me suis mis à le seller et surtout quand je l’ai monté. Nous sommes partis, sans hâte cependant, d’un petit trot nerveux. Après, nous avons galopé au bord de la rivière, vers l’aval, en laissant derrière nous la maison blanche, la plage où les baigneurs faisaient une dernière trempette ; nous allions vers le grand fond rouge du ciel, où au-delà des bois, des îles, de l’eau et des villages, s’élève, déserte, ardente, la ville. Le cheval bai tremblait entre mes jambes, et l’air, pour la première fois depuis plusieurs jours, me frappait, tiède, au visage. Nous allions, rapides, à travers ce pays muet, sans autre but précis que de nous guetter et de nous mesurer en une guerre sourde. Et quand nous sommes revenus, au galop d’abord, au petit trot ensuite en nous rapprochant de la maison, les baigneurs s’arrêtaient et se retournaient pour nous regarder arriver. Nous sommes entrés par la cour de derrière, affolés par les moustiques, suants et haletants. J’ai mis pied à terre et je l’ai libéré de la selle. Et à présent que je sors sous la galerie, baigné et rasé de frais, un verre de vin blanc à la main, vers Elisa qui, tout en buvant, assise dans la chaise longue de toile orange, me sourit des yeux, vague, par-dessus son verre, je m’aperçois que, du fond de la pénombre bleue accumulée sous les eucalyptus, plus dense que dans le reste de la cour, tache beige, mobile et constante, cessant, pour un instant, de mâcher, avec lenteur, parcimonie, de profil, il me regarde.

Juan José Saer, Nadie Nada Nunca, trad. Laure Bataillon, Paris, Le Tripode, 2025, pp.65-68.

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