Des procès intentés aux animaux, en Bourgogne

Les animaux qui tombaient en fautes étaient autrefois passibles des mêmes peines que l’homme : et la Bourgogne, comme les autres provinces de la vieille France, a eu ses grandes exécutions d’animaux. C’était la coutume, dès les temps les plus reculés, d’adresser des réprimandes aux scarabées, aux oiseaux et aux quadrupèdes, et nous lisons dans la vie de saint Bernard, par saint Guillaume, qu’il contraignit les mouches à s’éloigner de l’abbaye de Joigny, en prononçant sur ces insectes insupportables une excommunication formelle. En 1390, les échevins de Montbard, après mûre et longue délibération, condamnèrent à mort un jeune cheval pour fait d’homicide ; des fourches patibulaires furent dressées à Is-sur-Tille (1414), pour y accrocher une truie malfaisante et de mauvaises mœurs, qui depuis cinq années était tenue en charte privée et au secret. Nous serions presque tenté de croire qu’au XVe siècle les truies de Bourgogne n’étaient point aussi pacifiques et soumises qu’à présent, à en juger par le nombre de condamnations qu’elles ont encourues à cette époque. Il est notoire que plusieurs truies furent pendues à Rouvres en 1404 ; à l’Abergement-le-Duc en 1414 ; à Brochon en 1420 et 1540, par sentence de la justice des Chartreux de Dijon ; à Tréchères en 1435, où le carnassier (bourreau) eut 6o s. pour ses peines ; à Arcenant en 1512 ; à Beaune en 1473 ; à Chalon en 1515.
Ce point historique mérite discussion. Un savant antiquaire de mes amis se propose d’envoyer à l’Académie des inscriptions un mémoire lucide et court ad hoc, qui apprendra bien des choses dont on ne se doute guère.

Le père Th. Rainaud, dans son traité des excommunications, cite plusieurs sentences remarquables des officiaux de Mâcon et d’Autun, au XVe siècle, rendues contre des animaux, et celle de l’official de Troyes, publiée à son de trompe, à la requête des habitants de Villenoze, contre les chenilles qui furent admonestées de se retirer sous trois jours, et faute de ce faire, menacées d’être déclarées maudites et anathématisées. On ne sait si elles obéirent. Vers le milieu de l’année 1460, se tint à Dijon grande assemblée où se trouvèrent Henry d’Eschernon, maire de la ville, les échevins, les gens d’église, et Nicolas Fourneret licencié ès-lois, représentant le duc de Bourgogne. Il y fut décidé d’une voix qu’on excommunierait les urebecs et vermines qui gâtaient les vignes ; qu’il serait fait une procession générale le 25 mars ; que chacun se confesserait et s’abstiendrait de tout jurement, cinq jours durant, sous les peines les plus rigoureuses. Urebecs et vermines chassés honteusement de Dijon s’en allèrent manger les blés de ceux de Langres et firent tant que, le 27 février 1512, l’official de la ville réunit le grand conseil, et qu’il y eut contre ces animaux monitoire et incrépation en date du 13 juin suivant.
Cette fois disparurent urebecs et vermines : ce fut le tour des mouches et des sauterelles, qui se mirent après les raisins et les fruits. Information de l’official d’Autun, voire même, si j’ai bien lu, excommunication.

De nos jours, l’exécution juridique et solennelle des animaux est devenue une telle rareté que le dernier fait de cette espèce est de 1792. Un taureau, dit Berneaud (Lettre s. l’exécution de deux taureaux, juin 1814), fut jugé et condamné au feu pour faire cesser l’épizootie qui exerçait ses ravages dans la commune de Sommerviller, département de la Meurthe, et le curé bénit pontificalement la victime. Depuis une trentaine d’années on paraît donc être d’accord sur l’illégalité de pareils jugements et de pareilles exécutions. Quelques mauvais plaisants diront que les bêtes doivent en rendre grâces au progrès des lumières.

Aloyius Bertrand, Gaspard de la nuit, trad. Paris, Gallimard, coll. « nrf », 1980, pp.286-288.

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