Le chant du chemin

Semblables aux voyageurs

dont parlent les légendes,

le viatique en baluchon sur l’épaule,

le bâton du voyage serré dans le poing,

tantôt prodigues de paroles, tantôt silencieux,

qui cheminent dans la brume lunaire

de leur solitude fabuleuse,

nous aussi, nous voici à l’entame de la route.

Trois voies se découvrent.

Au seuil de chacune, gravée dans la pierre,

une histoire que tu ne liras au seuil d’aucune autre.

La première : le chemin du plaisir, du repos et de la joie,

taché de honte, certes,

mais qui mène vers la ville, les jardins, les terres habitées.

La deuxième : moitié honte et moitié renom ;

si tu relèves la tête : le tumulte,

si tu retiens ton souffle : le calme.

La troisième : le chemin sans retour, sans terme.

Ici, mon cœur étouffe.

Et de tous les instruments que j’entends,

aucun ne sonne juste.

Viens, prenons le bagage du chemin.

Posons le pied sur la route sans retour.

Allons voir si le ciel, partout ailleurs,

est vraiment de cette même couleur.

Tu le sais : ce voyage

ne mène pas vers les cieux.

Ni vers Bahrâm,

cet éternel buveur de sang,

ni vers Nâhid,

cette mauvaise veuve,

cette catin de louve sans chagrin,

qui heurtait sa coupe de mauvais augure

contre celles de Hâfez et de Khayyâm,

et dansait, les mains battant l’air, les pieds frappant la terre,

comme une tsigane

qui maintenant trinque

avec MacNeice ou Nîmâ,

et demain trinquera encore

avec quiconque viendra après nous.

Ce n’est ni vers ceux-ci

ni vers ceux-là.

C’est vers la vaste plaine sans maître

où, à chaque battement de mon pouls,

des milliers d’étoiles se fanent,

s’effeuillent

et tombent dans la poussière.

Laisse donc ce ciel pur

être la pâture

du Christ et de ceux qui lui ressemblent :

des disgraciés comme moi

n’ont jamais su, et ne sauront jamais,

de ces êtres si beaux,

qui donc était le père,

ni quel profit ou quel fruit

l’on pouvait tirer d’eux.

Viens, prenons le bagage du chemin.

Mettons-nous en route.

Vers des terres dont la seule vision,

pareille à une flamme,

fera courir dans mes veines

un sang vif, joyeux, éveillé

non ce sang que j’ai aujourd’hui :

vieux, froid, sombre et malade,

ce ver à demi vivant,

sans tête ni queue,

qui, dans les galeries empoisonnées de mes veines,

se traîne,

tel un ivrogne, la main contre le mur,

jusqu’à mon cœur,

cette chambre aux rideaux opaques.

Et il demande,

d’une voix qui n’est qu’une plainte sans lumière :

« Y a-t-il quelqu’un ici ?

Hé !

C’est à vous que je parle !

Holà !…

Je demande : y a-t-il quelqu’un ici ?

Quelqu’un a-t-il apporté un message ?

Un regard ?

Un sourire ?

La chaude pression

d’une main d’ami ? »

Et il voit :

aucune voix.

Aucune lumière familière.

Pas même la trace

du regard d’un mort.

Rien,

sinon le hoquet souffrant

d’une chandelle au seuil de la mort,

lasse, proche de l’aube,

tandis que la mort, déjà,

s’affaire auprès d’elle.

Alors il ressort,

gagne une autre chambre,

dans l’espoir d’y boire

un peu d’air libre et neuf.

Mais là,

on ne parle que de chanvre et d’opium,

aumône d’un derviche qui chante :

« Le monde est vieux et sans fondement ;

malheur à ce monde, assassin de Farhâd… »

Puis il en sort

et va vers toutes les rives.

Après une errance fastidieuse,

il revient,

passe la tête dans la chambre aux rideaux noirs

et demande encore :

« Y a-t-il quelqu’un ici ? »

Et il ne voit

que la même chandelle,

n’entend que le même murmure.

Qui donc te dit : reste ici ?

Pour que tu demandes,

comme ce vieil homme abandonné, rongé de douleur :

« Ô Dieu,

à quel endroit de cette nuit noire

suspendrai-je

ma défroque en lambeaux ? »

Viens, prenons le bagage du chemin.

Mettons-nous en route.

Où ? Où qu’il advienne.

Là où, dit-on,

le soleil de notre couchant

imprime son image

sur le voile de leur aube ;

d’une main il tient

une bannière de brocart d’or

et dit : « Vite ! »

de l’autre lui tombe

une torche éteinte

et il gémit : « Trop tard… »

Où ? Où qu’il advienne.

Là où, dit-on,

une ville lumineuse a fleuri comme une rose

du sein de la mer aux jupes mouillées.

Et là-bas sont des sources

d’où sans cesse naissent et renaissent

les fleurs, les feuilles,

les ailes cristallines de la poésie.

Et un homme y boit,

un homme qui demande :

« Pourquoi prendre sur soi la peine

d’arroser un jardin

où ne poussent

que des fleurs de papier ? »

Là où, dit-on,

vécut jadis une jeune fille

dont la mort elle-même –

comme la mort de Tarass Boulba,

non comme ta mort ou la mienne –

fut une autre mort,

une mort pure.

Où ?

Où que ce soit

pourvu que ce ne soit pas ici.

Ici,

même les caresses me font peur

comme les blessures.

J’ai peur

de celui qui frappe,

comme de celui qui est frappé,

et de cette image sur le mur.

Sur cette image, Omar,

avec le fouet sinistre et sans merci de Xerxès,

frappe comme un dément –

mais ce n’est pas la mer qu’il frappe :

c’est mon dos,

ce sont mes veines engourdies,

ce qui vit en toi,

ce qui est mort en moi.

Viens, confions-nous au voyage.

Vers des prairies

que nul n’a semées,

et que nul n’a récoltées.

Vers des terres

où tout ce que tu verras

sera neuf et vierge,

et dont les traits, les couleurs

seront tels qu’ils furent

depuis l’origine du temps,

si purs,

si intacts.

Vers le joyeux soleil du désert,

qui ne laisse aucun lieu

privé de son sang brûlant.

Et sur l’infini vert et velouté de la mer,

nous lancerons nos barques

comme des coques d’amande.

Aux oiseaux blancs de nos voiles

nous apprendrons

à ouvrir grand leurs ailes

au vent favorable.

Et nous voguerons,

tantôt rapides,

tantôt paisibles.

Viens, ami au cœur las !

Ô toi qui, comme moi,

as arraché ton cœur d’ici

et portes ta tristesse !

Ici,

mon cœur étouffe.

Viens, prenons le bagage du chemin.

Posons le pied

sur la route sans terme…

Mehdi Akhavan Sales, « Le chant du chemin », traduction d’Archad Jahangir

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