Mercédès
Il retourna à Mercédès et, tandis qu’il s’attardait à cette image, une étrange inquiétude s’insinua dans son sang. Parfois une fièvre s’emparait de lui et le faisait errer seul, le soir, dans la calme avenue. La paix des jardins, les lumières amicales des fenêtres répandaient leur tendre influence sur son cœur inquiet. Le bruit des enfants qui jouaient le contrariait, et leurs voix niaises lui faisaient sentir, avec plus d’acuité encore qu’à Clongowes, combien il était différent des autres. Il n’avait pas envie de jouer. Il avait envie de rencontrer, dans le monde réel, l’image insubstantielle que son âme contemplait avec une telle constance. Il ne savait où la chercher ni comment, mais une prescience le conduisait, lui disait que cette image viendrait à sa rencontre, sans aucun acte déclaré de sa part. Ils se rejoindraient tranquillement, comme s’ils s’étaient déjà connus et s’étaient donné rendez-vous, peut-être devant une de ces grilles, ou bien en quelque endroit plus secret. Ils seraient seuls, entourés d’obscurité et de silence ; et, dans ce moment de suprême tendresse, il serait transfiguré. Il se fondrait en quelque chose d’impalpable sous ses yeux à elle, et puis, au bout d’un instant, il reparaîtrait transfiguré. La faiblesse, la timidité, l’inexpérience se détacheraient de lui en cet instant magique.
James Joyce, Portrait de l’artiste en jeune homme, tr. Ludmila Savitzky, Gallimard, « Folio classique », 1982, p.57.