La femme de Livonnier

La tête encore emmêlassée de sommeil, j’ai surtout été frappé de la façon dont ils étaient vêtus, lui et sa femme. Luxe tranquille des vêtements. Très belle, sa femme. De ces femmes scintillantes. Un air de distinction. Nuance hautaine. Trop belles pour comprendre ce qui ne les atteint pas. Elle m’examinait. Éberluée. Un peu choquée. Entre le sourire et l’indignation. Dans son manteau du soir moiré. La poitrine décolletée. Nue. Un bijou, un seul bijou sur cette laque de peau, pierre ronde, limpide, intensément nue elle aussi. La même limpidité de pierre glaciale que son regard qui va, interrogatif, de son mari à moi. Doit-elle émettre un rire limpide, un rire de pierre biseautée, ou doit-elle m’ignorer ? Statufiée sur le fond synthétique du mur miroitant, elle attend que son mari lui dicte la réponse. Le parfum souple qu’elle dégage ouate l’endroit de l’escalier où nous nous trouvons debout tous les trois. C’est d’une simplicité hallucinante. Comme un cou guillotiné. L’univers de cette femme est circonscrit par la nappe de parfum duveteux qui l’environne, l’auréole. Pour pénétrer le cercle, il faut y être autorisé par un geste ou un sourire d’elle. Si elle ne vous fait pas signe, il est convenu qu’on reste à distance, respectueux. Belle et intouchable. Elle n’est probablement pas inhumaine, à ceci près que c’est de la lave en refroidissement qui circule sous la pellicule de peau du décolleté. Entendre son mari m’adresser la parole l’étonne comme une faute de goût. Elle ne dit rien, ne manifeste rien. Beau visage de chair pétrifié sous le maquillage irréprochable. Les lèvres sont soudées par le rouge. Des coquillages diamantés en jailliraient sans doute, coquillages barbares, si elle les entrouvrait. Robe et manteau, habillée d’une membrane vitrifiée qui a dû croître sur son corps à l’âge aquatique.

Louis Calaferte, Septentrion, Paris, Gallimard, « Folio »,  1984, p.251.

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