Une partenaire de jeux
Pour animer les histoires que j’inventais, une partenaire m’était indispensable.
Un grand nombre des anecdotes et des situations que nous mettions en scène étaient d’une banalité dont nous avions conscience : la présence des adultes ne nous gênait pas pour vendre des chapeaux ou pour défier les balles allemandes. D’autres scénarios, ceux que nous préférions, réclamaient la clandestinité. Ils étaient en apparence d’une parfaite innocence ; mais sublimant l’aventure de notre enfance, ou anticipant l’avenir, ils flattaient en nous quelque chose d’intime et de secret. Je parlerai plus loin de ceux qui, de mon point de vue, m’apparaissent comme les plus significatifs. C’était surtout moi, en effet, qui m’exprimais à travers eux puisque je les imposais à ma sœur, lui assignant des rôles qu’elle acceptait docilement. À l’heure où le silence, l’ombre, l’ennui des immeubles bourgeois envahissaient le vestibule, je lâchais mes fantasmes ; nous les matérialisions, à grand renfort de gestes et de paroles, et parfois, nous envoûtant l’une l’autre, nous réussissions à décoller de ce monde jusqu’à ce qu’une voix impérieuse nous rappelât à la réalité. Nous recommencions le lendemain. « On va jouer à ça », disions-nous. Un jour venait où le thème trop souvent ressassé ne nous inspirait plus ; alors nous en choisissions un autre auquel nous restions fidèles pendant quelques heures ou quelques semaines.
J’ai dû à ma sœur d’apaiser en les jouant maints rêves ; elle me permit aussi de sauver ma vie quotidienne du silence : je pris auprès d’elle l’habitude de la communication. En son absence j’oscillais entre deux extrêmes : la parole était, ou bien un bruit oiseux que je produisais avec ma bouche, ou, s’adressant à mes parents, un acte sérieux ; quand nous causions, Poupette et moi, les mots avaient un sens et ne pesaient pas trop lourd. Je ne connus pas avec elle les plaisirs de l’échange, puisque tout nous était commun ; mais, commentant à haute voix les incidents et les émotions de la journée, nous en multiplions le prix. Il n’y avait rien de suspect dans nos propos ; néanmoins, par l’importance que mutuellement nous leur accordions, ils créaient entre nous une connivence qui nous isolait des adultes : ensemble, nous possédions notre jardin secret.
Celui-ci nous était bien utile. Les traditions nous assujettissaient à un assez grand nombre de corvées, surtout aux environs du nouvel an : il fallait assister, chez des tantes à la mode de Bretagne, à des repas de famille qui n’en finissaient pas, et rendre visite à de vieilles dames moisies. Bien souvent, nous nous sommes sauvées de l’ennui en nous réfugiant dans des vestibules et en jouant « à ça ». L’été, bon-papa organisait volontiers des expéditions dans les bois de Chaville ou de Meudon ; pour conjurer la langueur de ces promenades, nous n’avions d’autre ressource que nos bavardages ; nous taisions des projets, nous dévidions des souvenirs ; Poupette me posait des questions ; je lui racontais des épisodes de l’histoire romaine, de l’histoire de France, ou des récits de mon cru.
Ce que j’appréciais le plus dans nos rapports, c’est que j’avais sur elle une prise réelle. Les adultes me tenaient à leur merci. Si je leur extorquais des louanges, c’était encore eux qui décidaient de me les décerner. Certaines de mes conduites affectaient directement ma mère, mais sans nul rapport avec mes intentions. Entre ma sœur et moi, les choses se passaient pour de bon. Nous nous disputions, elle pleurait, je m’irritais, nous nous jetions à la tête la suprême insulte : « Tu es bête ! » et puis nous nous réconcilions.
Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1958, pp.60-61.