Giordano Bruno le briseur de grèves
À l’époque, il devait avoir environ trente-cinq ans. Il était maigre et très brun, sec comme beaucoup d’Espagnols qui semblent avoir vécu sur une terre calcinée pour ainsi dire sans manger, desséchés par l’implacable soleil de l’été et les grands froids de l’hiver. Il était extrêmement généreux et n’avait jamais un centime devant lui, car ce qu’il gagnait, et la fausse monnaie, tout allait au syndicat ou aux louches entreprises de Podestá ; il hébergeait toujours dans sa petite chambre un de ces parasites qu’on trouve souvent dans les milieux anarchistes et, bien qu’incapable de faire du mal à une mouche, il avait passé la majeure partie de son existence dans les geôles espagnoles ou argentines. Iglesias, un peu comme Norma Pugliese, imaginait que tous les maux de l’humanité allaient se résoudre par un mélange de Science et de Connaissance mutuelle. Il fallait lutter contre l’Obscurantisme qui, depuis des siècles, s’opposait au triomphe de la Vérité. Le Progrès des Idées était en marche et, tôt ou tard, l’Aurore viendrait inévitablement. En attendant, il fallait combattre les forces organisées de l’État, il fallait dénoncer l’Imposture cléricale, il fallait saper l’Armée et promouvoir l’Éducation nationale. On créait des bibliothèques où ne figuraient pas seulement les œuvres de Bakounine et de Kropotkine, mais aussi les romans de Zola et les livres de Spencer et de Darwin, car même la théorie de l’évolution leur semblait subversive et un étrange lien unissait l’histoire des Poissons et des Marsupiaux au Triomphe des Idées Nouvelles. On y trouvait naturellement L’Énergétique d’Ostwald, sorte de bible thermodynamique où Dieu est remplacé par une entité laïque, mais tout aussi inexplicable, nommée Énergie et qui, comme son prédécesseur, éclairait tout et pouvait tout, avec en plus l’avantage d’être liée au Progrès et à la Locomotive. Les hommes et les femmes qui se rencontraient dans ces bibliothèques formaient aussitôt des unions libres et engendraient des enfants qu’on nommait Lumière, Liberté, Ère Nouvelle ou Giordano Bruno, et qui le plus souvent, en vertu du mécanisme qui oppose les enfants à leurs parents, ou bien simplement à cause de la Marche du Temps, compliquée et généralement dialectique, se transformaient en vulgaires bourgeois, briseurs de grèves et même parfois en bourreaux acharnés du Mouvement, comme le fameux commissaire Giordano Bruno Trenti.
Ernesto Sabato, Héros et tombes, trad. Jean-Jacques Villard, Seuil, 1996, pp.284-285.