De ce bois
La maison était vieille, ils l’étaient presque. Le couple habitait là depuis leurs débuts, c’était, bien avant, un héritage. Des bibelots posés sur les étagères, le lambris rouge, la cheminée : ils étaient bien, c’était leur lieu. Il n’y avait qu’eux pour connaître chaque endroit, chaque poussière, les bouteilles de la cave, et surtout, celles qu’on n’ouvrait pas : celle du mariage qu’on attendait, celle de l’enfant à venir du cousin.
La suie avait assombri le mur, celui du fond. Les traces noires l’auréolaient autour du feu, là où ils discutaient sans fatigue, assis et patients. Les deux fauteuils accueillaient leurs propriétaires aux heures habituelles. Les coussins s’étaient modelés aux fessiers, l’accoudoir droit du fauteuil rouge avait son point d’usure, circulaire, comme tracé par une pièce de monnaie : elle avait l’habitude de mettre sa paume sous son menton un peu court, guettant la fenêtre. Chaque fois, son coude, précis, venait se poser sur la tache noirâtre : la posture se déduisait du meuble, de son usure. Parfois, c’était les amis qui venaient, d’autres fois, plus rarement, une progéniture qui n’était pas la leur. On sortait le banc de la chambre, le rouge et la bière, on parlait fort. Les hommes s’amusaient à leur manière. Croquer dans un fromage véreux, grimper le plus haut, s’assouplir le pouce : tout était prétexte, le jeu naissait de la compagnie. Leur chambre à coucher était confortable. Elle inspirait la sympathie. Ils étaient habitués à la vie de la campagne, aux souris du grenier qu’on entendait de bon matin, aux grincements des portes qu’on ouvrait avec précaution, aux autres bruits d’une maison ancienne. Vers midi, l’été, le soleil faisait craquer les volets : il fallait penser à arroser les plantes. On revissait la serrure de la porte avec les premiers froids.
Leur sommeil était tranquille. Ils connaissaient par cœur les vallonnements du matelas et l’angle qui saurait favoriser l’endormissement. Une nuit pourtant, las, épuisés, les recoins habituels ne parvinrent pas à apaiser leur fatigue. Le lit paraissait les engloutir dans des trous improbables, les oreillers avaient la dureté du gravillon sur la route, la couette provoquait des démangeaisons subites. Il n’y avait pourtant rien : rien sous les draps ou glissé sous le sommier.
Enfin, après trois tisanes à la camomille, Raymond posa sa tasse, tremblant, le nez en l’air : malgré le vent, les miaulements de la charpente sonnaient comme un chant. Ils écoutèrent, pensifs, l’appel d’un monde caché, fascinés par le langage inintelligible des poutres sombres. Aigu, presque inaudible, il s’amplifiait, tournoyait pour mieux mourir et se répéter. La propagation semblait prise entre les murs. Elle se timbrait, évoquait la corde vocale qui se brise, pour atteindre des tonalités inhumaines. Les pierres elles-mêmes paraissaient révéler des profondeurs acoustiques insoupçonnées : le lieu devenait étranger, terrifiant. Leur maison était une terre d’accueil ; cette peur-là deviendrait un motif de mouvement. Des travaux étaient nécessaires : depuis qu’ils vivaient là, ils n’avaient pas songé à vérifier la solidité de la bâtisse. Le lendemain, courbaturé, Raymond décida de prendre l’affaire en main.
Daisy ne voulut pas s’y mêler. Les hommes s’occuperaient de l’ossature. Et puis, la voisine, la Dame, comme ils l’appelaient, allait arriver. Il fallait préparer le thé. Et elle n’avait pas tout son temps. La fenêtre l’attendait. Il y avait le mariage du fils Gaudri qui venait, un mois de préparation, les voisins étaient leurs amis, il fallait débarrasser la grange qui serait investie pour l’occasion. Ils avaient proposé le lieu pour les noces, elle organiserait, cela lui faisait plaisir. Elle avait connu tout petit le fiancé, un enfant malicieux qu’elle adorait. Elle s’engouffra dans sa mission, lui fit ses plans, elle lui faisait confiance : ils s’aimaient ainsi, lorsqu’ils se bousculaient, chacun dans son ouvrage. Affairée, Daisy en oubliait la faiblesse de son genou gauche. Elle s’y mettait, et en un soupir, pouvait apprécier sa réussite.
Raymond s’absorbait dans son entreprise : elle ne le croisait guère, encore moins lors des visites de la Dame, alors même qu’il l’appréciait. Il adorait se moquer de son accent traînant et surtout de la façon qu’elle avait de ponctuer ses phrases ; elle le lui rendait bien. Désormais, il oubliait tout savoir-vivre. Il ne disait rien, grognant presque, et partait s’enfermer avec ses plans et ses outils.
***
Les noces avaient été fort réussies. Daisy contemplait le jardin, impassible, un mois avait passé, elle s’ennuyait. Adrien avait été heureux ; c’était là l’essentiel. Beau dans son habit, il avait fait preuve d’une discipline exemplaire, l’amoureuse au bras, s’esclaffant comme il se devait. Il n’y avait eu que la négligence de son tendre chéri, les huîtres pas assez fraîches. On avait dû les jeter, elles avaient embaumé la fête de leur odeur de nausée maritime. Cela avait fait rire.
Raymond devait être au grenier. Les travaux n’avaient toujours pas commencé. On n’entendait plus de bruits d’outre-tombe : c’était à se demander s’il n’avait pas charmé, dans les minutes qu’il passait là-haut, l’esprit qui avait su rendre leur nuit mémorable parmi d’autres. Surveillant la tarte qu’elle avait mise au four, elle se tordait les pouces. Le repos, le calme après le mariage n’avait pas tranquillisé Raymond. Elle comptait les jours, notait les symptômes, vigilante.
Lui, le grand bavard, ne lui parlait plus qu’en phrases brèves lorsqu’elle daignait l’interroger au sujet de la santé du bâtiment. Oui, cela viendrait. Oui, cela avançait. Oui, il attendait la commande de matériaux – il y aurait peut-être besoin d’un échafaudage. Non, ils ne devraient pas vivre ailleurs. Non, il ne savait pas combien de temps cela durerait.
Au tout début, cela l’avait arrangée qu’il s’occupe de tout. C’était une répartition des charges équitable, il n’allait pas être dans ses pattes, elle avait tous les préparatifs. En vérité, elle l’avait mauvaise. Le chant des plinthes l’avait tout bonnement terrifiée. Elle avait fait de son mieux pour passer outre, observant son Raymond devenir gris, avec cette lueur qu’elle ne lui avait jamais connue dans le regard. Les semaines qui passaient lui donnaient mauvaise haleine. Il n’aurait jamais dû s’en mêler. Il devenait plus vague, s’il était possible de l’être encore. Amère, elle se plissait, recroquevillait sa main, suspendait les gestes de leur routine. Il ne le remarquait plus. Et puis, il s’était fait taiseux, ses mains solides perdaient leur poigne. Il laissait échapper les verres. Son odeur avait changé : la sueur, plus amère, abondait, laissait des traces jaunes dans leurs draps.
Alors qu’il n’apparaissait plus guère qu’au souper, elle imaginait, en haut, le monstre que cela devait être. Un soir, elle avait glissé du sucre dans son repas : il avait recraché, automatique, la même phrase qu’il lui sortait par négligence : « délicieux, merci, chérie ». Daisy s’en était mordu la joue, trop fort, elle en gardait une marque. Elle aurait pu être stratège, se casser une jambe, enfin, récupérer celui qui n’avait jamais failli dans ses mots tendres. Elle craignait que ses subterfuges ne soient, hélas, pas à la hauteur de ce qui logeait sous son toit. Il refusait son contact, retirait sa main lorsqu’elle lui tendait le journal. Les nœuds dans son ventre s’enfonçaient. Daisy ne retenait pas sa haine, lorsqu’il évoquait, l’œil luisant, l’étage du haut. Son rictus de mépris passait inaperçu. Elle fantasmait. Qu’elle ne sente plus, surtout, ce pincement-là, amer, vraiment, et le goût de sa salive.
Daisy avait changé son poste d’observation, connaissait par cœur les sons du plancher ; elle savait à l’oreille la position précise et l’identité de chaque être qui transitait entre ses murs. Raymond, elle en était certaine, ne sortait pas du grenier. Elle était désormais reléguée au rang des meubles, ceux qu’on oublie, peu nécessaires, restés là par simple paresse. Rien n’importait que la charpente : il avait des chaussettes dépareillées. Seul un cataclysme aurait pu rompre l’enchantement. À en croire les crevasses apparues sur les paumes de son mari, la puissance devait être maligne. Il veillait au grain.
Alors qu’ils échangeaient les phrases habituelles ponctuant leur pain beurré, elle avait cherché à ce qu’il l’invite dans cette demeure surélevée, un mètre plus haut, trônant au-dessus de leur vie ménagère. Passant le lait, enfin, s’avivant par l’échange, lavant les bols, il l’avait étourdie de mots, de tendresses fines, de raisons qu’elle avait elle-même évoquées pour feindre son désintérêt. Muette, elle pinçait les lèvres, acquiesçait, impassible. Cette facette taciturne, cette ombre de la mâchoire, c’était bien la première fois qu’elle la voyait. Il était donc capable de tout. C’était décidé : elle irait jeter son œil prudent là-haut, quoi qu’il en dise. La cave saurait bien lui fournir les moyens pour parvenir à ses fins. Ce serait donc ce soir.
Le prétexte devait être anodin, pas trop alarmant, pour qu’il morde à l’hameçon. Et bien sûr, elle allait sortir l’hydromel de l’abbaye du village voisin. Il ne savait pas y résister : cela avait été la cause de chamailleries plus ou moins graves, puisque c’était le seul alcool qui lui faisait perdre toute mesure. Elle avait tout de même réussi à négocier l’exclusivité du trousseau vert, celui qui menait à la boisson discrète, stockée par le grand-père. C’était un vice familial. Le goût était inqualifiable, et les éclats dorés qui parsemaient le verre n’étaient probablement pas pour rien dans le pouvoir de séduction du miel. Il s’endormirait, après avoir sifflé, s’il était en grande forme, trois ou quatre bouteilles ; chez eux, on ne comptait pas le plaisir. Alors, son sommeil serait si profond qu’elle pourrait se glisser là-haut sans risque.
Elle préféra ne rien lui dire, posant deux verres sur la table, elle resta silencieuse. Elle le fixait ; mal à l’aise, il ne parvenait pas à contrôler les tics de sa bouche, il s’essuyait les paumes, la voix faible.
— En quel honneur ?
Il la regardait, sachant son surjeu, son ton fébrile. Et tout cela, parce qu’elle osait l’observer, parce qu’elle savait pertinemment le sentiment qui l’habitait.
— Nos futures retrouvailles. Demain, je veux te voir.
Silence de sa part. La convoitise dans les yeux, la main déjà posée sur le verre, il se pourléchait. La négociation avait été fructueuse. Elle aurait donc deux heures en sa compagnie : et plus pour elle, après, lorsqu’il aurait vidé ses trois bouteilles. Il allait bon train, enjoué, presque le même homme, celui qu’elle connaissait. Savourant la saveur sucrée du liquide contre ses papilles, elle voyait pourtant qu’il s’était altéré. Il était charmeur, il babillait. Les veines de ses tempes palpitaient d’un vert mauvais. La pupille petite, l’œil comme contracté, une forme de nuage baveux brouillait tout réel échange. Il émit le rot symptomatique : il allait enfin sombrer et dormir. C’était son moment.
Il ronflait. Elle ne prit pas la peine de le couvrir. Son sommeil serait imperturbable. Munie de la bougie, elle entreprit de monter sur l’échelle, arriva au grenier. Cela faisait longtemps.
Le bazar accumulé, caché par de vieux draps, faisait des corps aux formes bizarres. Un amas de couleurs vieillottes se pressait, laissant deviner les livres, la table au pied brisé, le portrait de famille. Les planches recouvertes d’une fine couche de sciure et de poussière assemblaient une couverture pleine d’échardes sous ses pieds nus.
Les fenêtres sans volets qui trouaient le toit nimbaient l’espace d’une lueur douce. Elle souffla la bougie, sentit l’odeur de cire, associée à celle de transpiration d’homme. La structure de la demeure était ici, seulement apparente en cet endroit. Les poutres s’articulaient en cage. Au centre, les deux piliers droits jaillissaient du sol pour finir tout en haut, au point culminant de la toiture. Ils devaient bien faire trois mètres de haut. Elle s’assit, indifférente à ce qui gisait sur le plancher. À sa droite, les petits os devaient correspondre à une souris. Elle parvint à deviner le crâne, l’imagina grise, douce.
Il n’y avait rien d’anormal.
Intruse, elle contemplait le plafond, l’endroit balayé à la va-vite.
Il n’y avait pas de papiers, et il restait là sans bouger – elle le savait au bruit. Sa main gauche se crispa. La charpente n’était ni neuve, ni endommagée par l’âge. Elle correspondait à sa vocation de charpente, tenait bon, avait ses défauts, ses beautés aussi, ses yeux de bois peuplant l’espace. Sa paume buta contre un clou, troublant sa chair. Enfin, cela la frappa, nette, l’idée précise. Il n’y avait qu’elle.
Là, la fissure qui créait une tranchée en face d’elle, formait un point d’accès vers l’ensemble. La faille palpitait. Tâtant le clou, elle en avait le vertige. De toute part, le bois était tout. Chaque aspérité, chaque altération paraissait contenir un ensemble plus vaste.
Dans cette matière taillée de manière vulgaire, figée dans son moment, le lieu se dépassait pour mieux s’anéantir : c’était l’arbre et sa sève, ses mots, son devenir, l’arbre n’étant plus. L’odeur de sciure, comme fraîchement coupée, acheva de la saisir. Au cœur des poutres, les images se superposaient, détournant l’espace par la charnière, au détour d’une écharde. Elle sentait les doigts des magiciens qui brûlaient le bois pour voir l’avenir, l’odeur de chair, celles des sorcières qu’on avait brûlées. Elle grandissait.
Allongée, ivre, elle observait avec fascination le pouvoir de ce qui n’avait pas de caractères, de cette langue puissante des rayures dans la charpente. Ce qu’elle voyait était sans nom. Ses sens frappés, simultanément, vibraient à plusieurs fréquences. Sa colonne s’allongeait. Autour d’elle, les cils morts de ses paupières se faisaient terre. Elle s’abreuvait et renaissait de leurs fantômes. La cage paraissait se déployer autour d’elle. La matière tenait dans ses plis chacun de ses possibles, allant au-delà de l’imaginable, suivant son cours d’analogie. La femme s’enracinait. Daisy tenait fermement le clou, sa main gauche avide d’un contact le pressant à l’extrême. Elle ferma les yeux.
C’était le lever du jour.
Flageolante, elle descendit les marches. Il dormait paisiblement. Fébrile, elle s’avança vers lui, alla chercher l’oreiller, la couverture. Il ne lui avait rien dit : elle lui pardonnait. Essuyant le filet de bave, elle comprenait. Elle allait prendre les choses en main.
Ils vendraient la maison.