Le mort
Marcel Ducrès décéda subitement alors qu’il s’offusquait d’une faute d’orthographe. À deux doigts de la retraite – il ne lui restait qu’un demi-trimestre à s’éroder sous les postillons du fonctionnaire qui s’auto-proclama un jour dernier homme de France – Marcel attendait de son monde qu’il s’accorde. L’obscénité d’un accent grave là où aurait dû s’imposer le circonflexe fut telle qu’elle lui barra le chemin. Ou fut-il question de l’inverse, d’un couronnement inutile ? Aussitôt froissé, Marcel perdait le fil. Seul importait qu’il s’irrite. C’était la moindre des choses.
L’erreur tordit l’esprit de l’homme condamné jusqu’à ce que celui-ci, c’est-à-dire l’esprit, ait dépassé la limite de sa tolérance. Il avait subi assez de maltraitements. Il avait déjà été tenté par l’appel du vide lorsque les règles islandaises de priorité dans les ronds-points éveillèrent en Marcel une indignité bestiale, quasi chrétienne. Blasphème n’était-elle pas, en effet, la seule explication possible à l’obligation insensée de faire du sur-place au cœur du chef-d’œuvre urbaniste qu’est le carrefour giratoire ? Un affront tant platonique qu’étymologique, équivalent à la folie, conclut Marcel, n’ayant jamais mis les pieds en Islande. Il y eut aussi l’épisode de la diseuse de bonne aventure dont Marcel s’appropria la table bancale pendant deux longues heures, le temps d’un sermon entre midi et deux. Elle l’écouta glousser son exposé sur le monde empirique le sourire aux lèvres, bercée par une jolie dose de champignons magiques qu’elle ingéra quand la carte du Pendu la prévint des précipitations à venir. Puis il y eut les joueurs de billes, qui ne comprirent pas l’intérêt d’une bouche d’égout, et la petite lectrice cornant ses pages. L’accent grave, ou circonflexe, ou peut-être qu’il n’y aurait pas dû y avoir d’accent du tout, goutta lourdement dans le vase trop plein de ce saint esprit à la patience échue. Il s’évada. Le compost de toute une vie déborda derrière lui dans un torrent d’urine, ou plutôt une rigole décevante assombrissant paresseusement les joints des pavés, car Marcel se tenait à un seul petit verre d’eau par jour sous forme de café.
Il mourut d’un coup. Le cadavre tomba en diagonale en plein milieu de la rue, bloquant le passage autant que possible. Le menton du mort plongea dans la terre fraîchement arrosée d’une fosse d’arbre. L’arbuste locataire, un jeune tilleul au tronc maigre et aux branches bien fournies, réagit à peine à l’intrus. Bien qu’un visage entier fût une visite inhabituelle, une saison d’insolence humaine avait suffi à le blaser. À ses pieds, telles de pauvres offrandes, s’étaient retrouvés des mégots de cigarette, des canettes dégoulinantes d’alcool et de sucre, des crottes de chien, des bouts de verre, des sacs plastiques, des boites en polystyrène dont les restes de nems à moitié engloutis et de roquette molle nourrirent les rats et les moineaux du quartier pendant une semaine, des pansements ensanglantés, des reçus, des préservatifs, de la salive et de la morve à tour de bras, des chaussures jamais en paire, des peaux de bananes, quelques morceaux de lettres, et, une fois, une colombe écrasée. À l’évidence, s’ajoutèrent désormais à la liste deux yeux clos, un nez en biais et une bouche au nombre de dents impair. Le tilleul se demanda seulement si les éboueurs nettoieraient cela dans la soirée ou le lendemain.
Face contre terre, le froc mouillé et les pieds tordus, dans un silence intérieur jusque-là inconnu, le mort attendait. Quelqu’un allait bien le remarquer. La rue fatale était passante et à 16h47, l’heure du décès, elle se préparait pour la sortie des bureaux. Déjà, sur la terrasse voisine du tilleul, là où flottait l’ardoise du jour au coup de craie mortel, trois tables étaient prises. Toutes avaient entendu la chute. Le serveur aussi. Par curiosité, quelques têtes se retournèrent, virent la silhouette au sol, mais décidèrent qu’elle n’était pas plus intéressante que leurs conversations, et bien moins agréable que le nez du vin, d’autant plus que la sélection au verre était particulièrement bonne ce jour-là. Les têtes délaissèrent le cadavre. Le serveur aussi. Le va-et-vient des voitures, quant à lui, s’empressait trop de couper la ville en deux pour se rendre compte qu’une ombre patientait.
Au loin, un clocher sonna la fin de la journée de travail. Une foule naquit. Ignorant le quart d’heure de politesse qui, piétiné par la présomption de liberté, disparaissait des mœurs communes chaque jour à cette même heure, un bureaucrate pressé se dédoubla, et encore, et encore, jusqu’à ce que la mitose soit complète et que des milliers de corps en tout point identiques s’approprient le trottoir. Ils affluèrent dans le sens du courant, à la manière des bancs de poissons. Le mort en aurait fait partie s’il n’était pas trop occupé à s’enterrer. Au lieu de cela, il servit de dos d’âne. Quelques mocassins distraits s’encastrèrent dans les côtes immobiles gisant sur leur chemin, se retournant à peine pour lancer un coup de langue agacé, mais la plupart des harengs s’en tinrent à suivre la précision des gestes qui les précédaient. Ceux-ci enjambèrent le mort avec une telle agilité, une cadence si sophistiquée, que les terrassiers se levèrent et mirent la main au cœur, croyant assister à une parade militaire impromptue. Lorsqu’aucun avion de chasse ne stria le ciel, ils se rassirent, déçus. L’un d’eux, journaliste, râlerait de l’abdication du patriotisme dans sa colonne du lendemain.
La vague se calma, le cadavre durcit. La rigidité des membres fut si vigoureuse que l’on aurait pris le mort pour un de ces mannequins un tantinet trop réaliste. D’ailleurs la boutique du coin venait de se faire cambrioler. La liste des pertes n’incluait que des espèces en grosse coupures, six paletots en cuir et une douzaine de cravates en soie de mûrier, mais le propriétaire fut convaincu que la chose au sol lui appartenait. Ainsi, dès qu’il l’aperçut, il hurla au voleur. Il courut ramasser son inventaire avant que quiconque n’ose mettre une main dessus. Il attrapa le mort par une épaule et une cuisse et tenta de le soulever. Il ne bougea pas d’un pouce. Le propriétaire pivota vers les aisselles mais ne put insérer ses mains nulle part, faute de bras trop solidement collés au tronc. Plusieurs minutes il chercha de nouvelles prises, plusieurs minutes il échoua. La vieillesse aussi, se plaignit-il, l’avait dévalisé. Mais si la force lui manquait, il pouvait tout de même récupérer sa marchandise. Il s’accroupit pour ôter les vêtements du cadavre. C’est alors qu’il aperçut le logo tout en majuscules dépassant du gilet du mort. Les lettres se moquaient de lui. Il sauta de dégoût et détala sans tarder, se réfugiant de nouveau dans sa petite boutique huppée qui n’aurait, évidemment, jamais vendu de tissus si pauvres.
La nuit tomba, puis s’écrasa. Il fut soudain l’heure de décamper pour les retardataires. Ceux qui profitaient du vrombissement commun à tout coucher de soleil ruiné par le relief urbain. Ceux qui rencontraient pour la centième fois un ciel noir de vide. Ceux qui rotaient leur menu entrée-plat-dessert. Ceux qui se tutoyaient. Ceux qui n’avaient nulle part où aller et déambulaient donc d’est à ouest, d’ouest à est, sans que personne ne les remarque sauf pour leur dire de tourner leur boussole. Ceux qui, ayant loupé la vague de 17h, s’esquivaient furtivement des tours abandonnées en sautant d’un toit à l’autre, honteux de leur ardeur. Ceux qui terminaient d’éteindre la lumière.
Oui, ils déguerpirent tous, mais la rue n’était pas complètement à sec. Il restait le mort et le tilleul. Entre eux, le silence oscillait entre respect et bouleversement. L’un se demandait tout juste à quoi bon l’existence, l’autre était mort. Une brise se leva. Pendant quelques secondes, feuilles et chevelure frétillèrent de légèreté. Comme si l’éternité existait. Comme si elle en valait la peine. Une odeur de vanille effleura le bitume. Puis s’imposa le karcher.
L’équipe de propreté commençait à peine sa tournée lorsqu’elle arriva au tronçon où gisait le mort. Deux hommes vert fluo s’occupaient de vider les poubelles et de chasser l’urine des coins. Sur la chaussée, un camion balayeur longeait le trottoir pour aspirer les déchets orphelins. Ils avançaient ensemble, en synchronie, au rythme des tortues de course. Un pas. Un autre. Le tilleul les écoutait s’approcher. Une corbeille. Une autre. Un rat esquiva le jet infernal qui repeignait la rue et disparut dans une fissure. Une merde. Une autre. Sera-t-il aspiré ou lavé, se demanda le tilleul. Un pas. Un autre. Le bruit s’intensifia, une cacophonie décomposée de camion, de sacs poubelles noués, de bouteilles de verre mal triées, de pulvérisateur. Ils n’étaient plus qu’à quelques mètres. Le tilleul, ne s’entendant plus penser, se boucha les oreilles. Il n’assista donc pas au débat qui suivit et qui, curieusement, s’acheva non pas par la disparition des yeux, du nez, et de la bouche au nombre de dents impair, mais par le dépôt d’une bouteille d’eau pleine et d’un paquet de chips ouvert dans sa terre. Les hommes fluos contournèrent le mort et le tilleul et continuèrent leur parcours.
Ainsi débuta le nouveau quotidien du mort. Le soleil se leva, apportant avec lui les poissons à contre-courant, et se recoucha. L’ardoise du jour resta la même. Le chef se doutait, avec raison, qu’aucun terrassier ne se rappellerait qu’il servait la même chose depuis trois semaines. Le cadavre se ramollit. Un autre cambriolage visa le boutiquier. Cette fois-ci, la caméra d’une banque voisine le filma balancer un gros caillou par sa fenêtre. Il avait oublié de changer son béret. Il fut accusé de fraude à l’assurance. Le mort gonfla quelques jours puis se mit à puer. Son seul pan de peau visible, les paumes de ses mains, était vert. Un yorkshire les prit pour de la mousse et les arrosa. Les mouches débarquèrent.
Expertes en la matière, elles se mirent à la tâche sans attendre mais un mystère les contraria. Les œufs qu’elles pondaient refusaient d’éclore. Ils coulaient dans les jus suintant du mort et se noyaient. Rien ne les rattrapait. Les mouches essayèrent tous les bourrelets, escaladèrent même la fosse nasale jusqu’à la boîte crânienne du mort pour se glisser dans le délice des plis cérébraux, mais rien n’y fit. Aucune progéniture ne s’implanta. Aucune, sauf une petite bulle solitaire, une larve coquillée au développement si tardif que son œuf flotta dans la bile jusqu’à ce qu’une canicule tape le pays et que le mort commence à s’évaporer. L’œuf resta coincé dans le petit puits qu’un dentiste avait oublié de remplir, trop occupé fut-il alors par l’énorme molaire dorée qu’il venait d’extraire.
L’asticot prit son temps à germer, nourri frugalement par la petite flaque de bactéries qui le baignait. Le mort, pendant ce temps, continuait sa routine. Le vert se grisa, mais faute de bestioles pour dévorer les tissus nécrosés, le cadavre demeura relativement bien préservé, si ce n’était les aléas de la météo. D’ailleurs, aucun autre animal ne vint le dépouiller. Un rat lécha un lobe d’oreille mais ne le trouva pas à son goût. Rebelote avec un écureuil qui tenta de cacher un gland dans le canal auditif puis s’en alla, dépité, lorsque son butin ne rentra pas. Les mains, elles, appartenaient au yorkshire et le reste du corps était couvert de mauvaise laine. Ainsi, la faune urbaine se lassa du mort tout aussi vite que le reste de la population et le laissa à son sort.
Lorsqu’il fut prêt à explorer l’arrière gorge du mort, son territoire, l’asticot discerna pour la première fois qu’il était seul au sein d’une cage d’émail. Devant lui s’étalait un festin, une abondance digne de la reine des mouches qui serait pourtant gâchée. Il pouvait grossir jusqu’à remplir la bouche entière, sortir ses ailes, développer ses yeux aux mille lentilles, gratter ses pattes contre un palais asséché, il se confondrait tout de même avec le mort. Il se noierait lui aussi, quelque part dans cette cave infinie.
Ce fut une révélation si poignante, qu’elle atteignit un esprit libre qui observait alors le quartier du haut d’un nuage. Il se laissa tomber et atterrit sur une branche du tilleul dont le tronc avait triplé de taille. Confortablement perché, l’esprit examina le mort. Parmi les dunes flasques de peaux sans vie et les vêtements bas de gamme que personne n’avait voulu voler, il vit le temps passé. Il vit l’indifférence, la distraction, l’ignorance. Il vit l’oubli. Il vit les éboueurs, les terrassiers, l’asticot. Il vit l’ardoise inchangée. Il prit pitié de ce mort mal-aimé. L’esprit torturé qui s’était débarrassé de Marcel Ducrès se promenait dans les parages à ce même moment. Le mort étant trop absorbé par son sort, ce fut lui qui reçut la bénédiction de cette miséricorde offerte de bon gré. Il s’indigna. Le mort ne méritait pas tel pardon. Il bouscula l’esprit libre, que le tilleul rattrapa, et regagna sa place au cœur du cadavre.
Ainsi, Marcel Ducrès se releva, toussa l’asticot qui lui chatouillait la luette, et reprit son chemin vers la retraite, trop offusqué pour rester mort. préférait exiler les coupables dans les escaliers souterrains, loin du soleil et de son bon regard réchauffant. Pour les crimes les plus odieux, on jetait le criminel de l’escalier le plus haut. D’après mes souvenirs, j’avais pour travail la réfection des escaliers. Je remplaçais les marches usées par des marches neuves. D’où venaient-elles ? Je ne sais pas. Je les trouvais telles quelles dans une boîte.