Le départ à la guerre
Car maintenant les gens – pères, mères, sœurs, parents et bonnes amies de ces jeunes gens – affluaient à Oxford de plus loin que Jefferson – des familles avec des vivres, de la literie et des domestiques, pour bivouaquer parmi les familles et les maisons d’Oxford même, afin d’assister aux vaillants simulacres de marches et contremarches des fils et des frères, tous, riches et pauvres, aristocrates et rustres, attirés par ce qui est probablement le plus émouvant spectacle collectif de toute communauté humaine, beaucoup plus que celui de tant de vierges sur le point d’être sacrifiées à quelque Principe païen, à quelque Priape – le spectacle de jeunes gens, os alertes et légers, sang et chair vifs vaillants et leurrés, dans leur martial et brillant arroi de bronze et de plumets, marchant à la bataille. Et le soir il y avait de la musique – violon et triangle parmi les lustres étincelants, rideaux des hautes fenêtres frémissant au souffle de la nuit d’avril, balancement des crinolines retenues aussi bien par la manche gris uni du simple soldat que par les galons d’or de l’officier, tous membres d’une armée, sinon d’une guerre, de gens bien nés, où le simple soldat et le colonel s’appelaient par leurs prénoms non pas comme deux fermiers par-dessus une charrue arrêtée dans un champ ou, dans une boutique, par-dessus un comptoir encombré de pièces d’indienne, de fromages et de graisse à courroies, mais comme un homme s’adressant à un autre homme par-dessus les charmantes épaules poudrerizées des femmes, ou au cours d’un toast par-dessus les verres de vin muscat ou de champagne importé – de la musique, la dernière valse chaque soir recommencée tandis que les jours passaient et que la compagnie attendait son départ, le bel et futile éclat sur fond de nuit obscure non pas annonciatrice de catastrophes mais simple arrière-plan, l’éternel parfum du dernier printemps de la jeunesse ; et Judith absente et le romanesque Henry absent et Bon le fataliste caché quelque part, le surveillant et le surveillé et les aubes successives et chargées de fleurs de cet avril et de ce mai et de ce juin toutes remplies de clairons qui pénétraient par cent fenêtres où cent veuves pas encore mariées rêvaient, vierges aux têtes folles, sur des mèches de cheveux noirs, bruns ou blonds, et Judith n’était pas l’une d’elles ; et cinq hommes de la compagnie, à cheval, accompagnés de palefreniers et de valets dans une fourragère, en uniformes gris tout battant neufs et immaculés, firent le tour de l’État avec le drapeau, le fanion de la compagnie, les morceaux de soie coupés et assemblés mais pas cousus, allant de maison en maison jusqu’à ce que la bonne amie de chaque homme de la compagnie y eût fait quelques points, et Henry et Bon n’étaient pas de ceux-là eux non plus, car ils ne rejoignirent la compagnie qu’après son départ, et ils durent sortir d’on ne sait quel endroit où ils étaient cachés, émergeant comme par hasard d’un fourré ou d’un petit bois au bord de la route pour prendre leur rang au passage de la compagnie en marche ; tous deux – le jeune homme et l’homme fait, le jeune homme deux fois déchu maintenant de ses droits héréditaires, qui aurait dû être l’un d’eux parmi les lustres et les violons, les baisers et les larmes de désespoir, qui aurait même dû faire partie du détachement du drapeau qui avait fait le tour de l’État avec le fanion non cousu ; et l’homme qui n’aurait jamais dû être là, qui était trop âgé pour être là, à la fois d’années et d’expérience : cet orphelin intellectuel et spirituel, dont la destinée était apparemment d’exister dans une sorte de limbes à mi-route entre le lieu de sa présence physique et celui où désiraient être sa façon de penser et ses principes de morale – débutant à l’université, mais forcé par la simple accumulation derrière lui d’années trop remplies de s’inscrire à un cours de droit supplémentaire comptant une demi-douzaine d’étudiants ; et pendant la Guerre, relégué par cette même force dans l’isolement d’un grade d’officier. Avant même que la compagnie eût livré son premier combat, il fut nommé lieutenant. Je ne pense pas qu’il le désirait ; je serais même porté à croire qu’il essaya de s’y dérober, de refuser ce grade. Mais il en fut ainsi et il était là, isolé une fois de plus en raison de la situation même à laquelle et par laquelle il était condamné – tous deux, officier et homme de troupe mais toujours surveillant et surveillé, attendant quelque chose sans savoir quoi, je ne sais quel acte de la fatalité, du destin, quelle irrévocable sentence de quel Juge ou Arbitre entre eux deux, puisque rien de moins, rien qui fût à mi-chemin ou qui ne fût pas irrévocable, ne paraissait suffire – l’officier, le lieutenant qui possédait le léger et légitime avantage de pouvoir dire Toi, va à tel endroit, de pouvoir au moins quelquefois rester derrière le peloton qu’il commandait ; le simple soldat, qui transporta sur son dos cet officier à l’épaule transpercée d’une balle tandis que le régiment battait en retraite sous les canons yankees à Pittsburg Landing, qui le transporta en lieu sûr apparemment dans l’unique but de le surveiller pendant deux années encore, écrivant pendant ce temps à Judith qu’ils étaient tous deux vivants, et ce fut tout.
William Faulkner, Absolon, Absalon !, trad. R.N. Raimbault avec la collaboration de Ch.-P. Vorce, Paris, Gallimard, « L’imaginaire », 2000, pp.150-152.