Une philosophie des toilettes

Comme en d’autres occasions, la nervosité éveilla chez moi un besoin urgent d’aller aux toilettes. J’entrai dans un bar et me dirigeai vers les waters. C’est curieux que, dans ce pays, le seul endroit où l’on parle de Dames et de Messieurs soit justement celui où l’on cesse immanquablement d’être l’un ou l’autre. Il m’arrive bien souvent de penser que c’est là une des nombreuses manifestations du scepticisme ironique des Argentins. Tandis que je m’installais dans l’infect réduit, j’y trouvai la confirmation de ma vieille théorie selon laquelle les cabinets sont le dernier lieu philosophique qui reste à l’état pur, et je m’absorbai dans le déchiffrement des graffitis écrits pêle-mêle. Sur l’inévitable Vive Perón !, quelqu’un avait rageusement biffé Vive et l’avait remplacé par À mort, qui avait été rayé à son tour et remplacé pas un nouveau Vive, et ainsi de suite, ce qui donnait à l’ensemble la forme d’une pagode ou plutôt d’un fragile bâtiment en construction. À gauche et à droite, au-dessus et en dessous, avec des haches indicatrices et des points d’exclamation ou des dessins très évocateurs, l’expression originale avait et décorée et enrichie, comme par des exégètes grossiers et pornographiques, de commentaires divers sur la mère de Perón, sur les caractéristiques sociales et anatomiques de son épouse Eva Perón, sur ce que ferait avec elle le commentateur, anonyme et déféquant, s’il avait la chance de se retrouver avec elle au lit, dans un fauteuil ou même ici dans ces toilettes. Phrases et expressions de désirs à leur tour biffées en partie ou en totalité, oblitérées, détournées ou enrichies par l’adjonction d’un adverbe pervers ou emphatique, renforcées ou atténuées par l’intervention d’un adjectif ; avec des crayons ou des craies de toutes les couleurs, avec des dessins à l’appui qui semblaient avoir été faits par un professeur d’anatomie gâteux et abruti par l’alcool. Et en divers lieux disponibles, en bas ou sur les côtés, encadrés parfois comme les publicités importantes dans la presse, avec différentes écritures, excitées ou langoureuses, pleines d’espoir ou cyniques, appliquées ou fantasques, calligraphiques ou grotesques, des demandes ou des offres d’appels téléphoniques destinées à des hommes possédant tels ou tels attributs et disposés à réaliser telles ou telles combinaisons ou prouesses, acrobaties ou fantaisies, abominations masochistes ou sadiques. Offres et demandes modifiées à leur tour par les commentaires ironiques ou insultants, agressifs ou humoristiques de tierces personnes qui, pour une raison ou une autre, n’étaient pas disposées à intervenir dans les combinaisons indiquées, mais désiraient toutefois participer, comme le prouvaient leurs commentaires, et participaient effectivement à cette magie lascive et hallucinante. Et au milieu de ce chaos chargé de flèches allant dans tous les sens, la réponse pleine de désir et d’espoir d’une personne précisant le lieu et l’heure du rendez-vous avec le Prince Cacographique et Anal, agrémentée d’une note tendre et incongrue dans cette chronique des toilettes : « J’aurai une fleur à la main. »

Ernesto Sabato, Héros et tombes, trad. Jean-Jacques Villard, Seuil, 1996, pp.329-331.

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