Une tombe fraîche
Nous allions vite, nous glissions ou nous trébuchions de temps à autre et la nuit tombait. Plus bas, dans la pénombre, apparut la ville de Trèves. Elle s’étendait sur l’autre rive de la Moselle, dominée par de grands clochers carrés. Peu à peu, dans la nuit, nous cessâmes de voir les clochers. En passant dans une clairière, nous avons vu une maison basse, mais vaste, qu’abritaient des jardins en tonnelles. Dorothea me parla d’acheter cette maison et de l’habiter avec moi. Il n’y avait plus entre nous qu’un désenchantement hostile. Nous le sentions, nous étions peu de chose l’un pour l’autre, tout au moins dès l’instant où nous n’étions plus dans l’angoisse. Nous nous hâtions vers une chambre d’hôtel, dans une ville que la veille nous ne connaissions pas.
Dans l’ombre, il arrivait que nous nous cherchions. Nous nous regardions les yeux dans les yeux : non sans crainte. Nous étions liés l’un à l’autre, mais nous n’avions plus le moindre espoir. À un tournant du chemin un vide s’ouvrit au-dessous de nous. Étrangement, ce vide n’était pas moins illimité, à nos pieds, qu’un ciel étoilé sur nos têtes. Une multitude de petites Lumières, agitées par le vent, menaient dans la nuit une fête silencieuse, inintelligible. Ces étoiles, ces bougies, étaient par centaines en flammes sur le sol : le sol où s’alignait la foule des tombes illuminées. Je pris Dorothea par le bras. Nous étions fascinés par cet abîme d’étoiles funèbres. Dorothea se rapprocha de moi. Longuement, elle m’embrassa dans la bouche. Elle m’enlaça, me serrant violemment : c’était, depuis longtemps, la première fois qu’elle se déchaînait. Hâtivement, nous fîmes, hors du chemin, dans la terre labourée, les dix pas que font les amants. Nous étions toujours au-dessus des tombes. Dorothea s’ouvrit, je la dénudai jusqu’au sexe. Elle-même, elle me dénuda. Nous sommes tombés sur le sol meuble et je m’enfonçai dans son corps humide comme une charrue bien manœuvrée s’enfonce dans la terre. La terre, sous ce corps, était ouverte comme une tombe, son ventre nu s’ouvrit à moi comme une tombe fraîche. Nous étions frappés de stupeur, faisant l’amour au-dessus d’un cimetière étoilé. Chacune des lumières annonçait un squelette dans une tombe, elles formaient ainsi un ciel vacillant, aussi trouble que les mouvements de nos corps mêlés. Il faisait froid, mes mains s’enfonçaient dans la terre : je dégrafai Dorothea, je souillai son linge et sa poitrine de la terre fraîche qui s’était collée à mes doigts.
Ses seins, sortis de ses vêtements, étaient d’une blancheur lunaire. Nous nous abandonnions de temps à autre, nous laissant aller à trembler de froid : nos corps tremblaient comme deux rangées de dents claquent l’une dans l’autre.
Le vent fit dans les arbres un bruit sauvage. Je dis en bégayant à Dorothea, je bégayais, je parlais sauvagement :
… mon squelette… tu trembles de froid… tu claques des dents…
Je m’étais arrêté, je pesais sur elle sans bouger, je soufflais comme un chien. Soudain j’enlaçai ses reins nus. Je me laissai tomber de tout mon poids. Elle poussa un terrible cri. Je serrai les dents de toutes mes forces. A ce moment, nous avons glissé sur un sol en pente.
Il y avait plus bas une partie de rocher en surplomb. Si je n’avais, d’un coup de pied, arrêté ce glissement, nous serions tombés dans la nuit ; et j’aurais pu croire, émerveillé, que nous tombions dans le vide du ciel.
Je dus, comme je pouvais, tirer mon pantalon. Je m’étais mis debout. Dirty restait le derrière nu, à même le sol. Elle se leva péniblement, elle attrapa une de mes mains. Elle embrassa mon ventre nu : la terre s’était collée à mes jambes velues : elle la gratta pour m’en débarrasser. Elle s’accrochait à moi. Elle jouait avec des mouvements sournois, avec des mouvements d’une folle indécence. Elle me fit d’abord tomber. Je me relevai difficilement, je l’aidai à se mettre debout. Je l’aidai à remettre ses vêtements, mais c’était difficile, nos corps et nos vêtements devenus terreux. Nous n’étions pas moins excités par la terre que par la nudité de la chair ; le sexe de Dirty était à peine couvert, sous les vêtements, que j’eus hâte de le mettre encore à nu.
En rentrant, le cimetière dépassé, les rues de la petite ville était déserte.
Georges Bataille, Le Bleu du Ciel, 10/18, Paris, 1971, pp. 174-176