Les escaliers
L’obsolescence de l’escalier est une grave atteinte à l’intelligence. Qu’est-ce qu’un ascenseur ? Une boîte, certes, mais une boîte qui monte et qui descend selon un axe vertical. Autrement dit : ce qu’il y a de plus convenu en matière de pensée. C’est comme se marier après être né et mourir après s’être marié. Les escaliers, en revanche, bifurquent, se tordent, repassent, reviennent ; ils donnent sur des balcons, des paliers, des couloirs. Ils sont les ruelles d’un immeuble. Un escalier s’ouvre et se ferme continuellement. C’est un entrebâillement, un vêtement légèrement ouvert. L’ascenseur, lui, ne s’ouvre qu’à destination : bienvenue, vous êtes au sixième étage. Dans les escaliers, on croise des gens, on s’y salue, on s’y hait, on peut y médire et y ragoter, on y crève des roues de poussettes et se plaint du gamin d’en haut. Il y a des renfoncements où l’on peut se cacher ; de l’ombre, des coins indisponibles, d’autres surveillés seulement par des serpillères et des canettes crevées. Des enfants y courent en tenant la rampe ou en crachant par le trou du milieu ; des adultes évitent leurs voisins en montant d’un étage de trop. Les gros s’essoufflent, transpirent, empestent. Les prostituées ont honte lorsqu’elles croisent la voisine. La voisine a honte lorsqu’elle croise les prostituées. Le client, lui, a honte de la voisine, de lui-même et de tous les judas qui le regardent. Dans les escaliers, on frotte le dessous de ses chaussures sales, on rit en se disant chut, on monte des courses que l’on tient dans de gros sacs en plastique. En passant, on voit deux amants pressés qui se mélangent déjà. On commente. On parle politique. L’escalier cultive les coins. Plus le bâtiment est grand et vieux, plus il bêche, arrose et récolte. Lorsqu’il n’y a qu’un seul coin, cela veut dire qu’il n’y a pas de coin. Le coin, ce n’est pas le croisement d’un angle, c’est un refuge. Dans l’ascenseur, tout est trop visible. C’est pourquoi on y évite les yeux et regarde les étages défiler : un, deux, trois, etc. Dans les escaliers, d’aucuns longent les murs, d’autres se tiennent au plus près du trou central. Affaire de goût, de style. Et surtout : un escalier est inlavable. Un ascenseur, au contraire, se lave trop facilement. Quelques coups de brosse suffisent à décrasser l’un ; l’autre se salit à mesure qu’on le nettoie. C’est son hygiène à lui, une hygiène de peluches et de poussière.
C’était un architecte qui pensait les bâtiments uniquement à partir des escaliers. L’erreur avait été, à ses yeux, de ne pas comprendre les bâtiments comme continuité de la ville. Ce n’étaient pas des boîtes mises côte à côte, mais la poursuite du chaos urbain. Dans un essai qu’il ne publia jamais pour ne pas avoir de problèmes avec ses employeurs, il écrivit que les escaliers ne devaient pas naître des désirs d’un architecte, mais de l’usage des passants : on monte, on descend, on part, et l’escalier apparaît. Il n’est que le sillon le plus maigre du passage : ce qu’un sentier est à une route. Avec les couloirs, les escaliers sont le degré zéro du tissu des villes. Comme les chemins qui durcissent sous le piétinement des animaux, les escaliers doivent se calcifier naturellement. Peut-être qu’au départ, ce ne sera qu’une corde, puis une corde et des marches, puis des marches plus nombreuses et plus larges, puis des marches impériales, puis à nouveau des marches ruinées, un pont suspendu – le temps perdu puis retrouvé. D’après cet architecte, le monde est un réseau sanguin qu’il faut garrotter le moins possible. Les appartements et les maisons en sont les organes ; les couloirs, les escaliers, les avenues en sont les veines. Si le sang ne coule pas, alors ce sont les organes qui nécrosent et pourrissent. D’après l’architecte, il faut d’abord changer de vocabulaire : cesser de parler de campagne, de villes, de banlieues, de bâtiments. Il n’y a qu’une seule dérive, avec des lieux où le monde se serre et d’autres où il se relâche. Pour le plus grand malheur de cet architecte, on ne lui fit faire que des bâtiments. Une fois, on lui confia même les plans d’une gated community.
J’ai fait un rêve un jour. J’ai rêvé d’un monde où il n’y avait que des escaliers. J’ai déjà vécu à Téhéran et à Istanbul, et même à La Paz. Des rues qui se transforment en escaliers, j’en connais. Mais dans mon rêve, c’était autrement plus fou. J’avais un ami qui me disait toujours : « Tu vois les oiseaux ? Tu vois les poissons ? » Je disais oui et oui. Il me disait : « Eh bien, regarde, ils vivent dans trois dimensions, nous, en réalité, on n’en a que deux, on ne vit pas la hauteur, tout au plus on peut sauter d’un mètre, mais c’est tout, on vit par terre, on rampe comme des limaçons. » Pourquoi je vous parle de ça ? Parce que, dans mon rêve, c’était comme si, nous aussi, on vivait en trois dimensions. Il y avait tellement d’escaliers, tellement de diagonales, d’horizontales et de verticales, que c’était comme si l’ensemble de l’espace nous appartenait. On pouvait aller partout, il y avait forcément un escalier ou un couloir qui y menait. Il n’y avait pas réellement d’impasse, à moins de considérer le monde entier comme une gigantesque impasse. Ce n’était pas comme chez nous où on est horizontaux au rez-de-chaussée, puis horizontaux à l’étage. Je ne vous le cache pas, moi qui suis plutôt de caractère contemplatif, j’aimais beaucoup aller sur les escaliers les plus hauts et regarder le paysage d’escaliers en fumant de la marijuana. Autant de traits, de courbes, de structures géométriques qui s’enfoncent les uns dans les autres jusqu’à l’horizon, je vous assure, c’est très beau. C’est d’ailleurs là-bas que j’ai embrassé pour la première fois celle qui est devenue ma femme. Oui, oui, dans le même rêve, je me suis marié : tout un cortège blanc qui allait d’escalier en escalier en chantant. Je crois bien que j’étais gitan et que j’avais une cravate rouge. Mais bon, ça, c’est une autre histoire. De toute façon, je crois qu’on a fini par divorcer. Enfin, peu importe. Là-bas, il y avait des escaliers et des escaliers, des escaliers qui donnaient sur d’autres escaliers, des escaliers qui s’enfonçaient très loin dans la terre et d’autres qui montaient très haut dans le ciel. Il n’y avait pas de rues et pas de routes, seulement des escaliers et des couloirs plus ou moins grands, plus ou moins larges. Pour les longs voyages, on prenait le cheval – la roue ne fonctionnant pas dans ce monde. Les vendeurs ouvraient une bâche sur un palier et y déposaient leurs articles. Les plus grands paliers accueillaient les marchés, les foires et les spectacles. On y votait également les lois. Moi, je n’ai voté qu’une seule loi et je n’ai assisté qu’à deux spectacles : un cirque – Buffalo Bob, avec ses tigres et ses voltigeuses – et un combat de catch. Hormis ça, rien. Je vous l’avais dit : je suis de nature contemplative. Quand les marchés faisaient trop de bruit, des portes s’ouvraient et on leur disait chut. Les escaliers qui ne donnaient nulle part servaient à se piquer ou à fumer du crack. Près de chez moi, l’un d’eux s’appelait « l’escalier de l’héro ». Je n’ai jamais vu autant de seringues de ma vie ; on y montait dans un bruit de verres brisés. Il y en avait un autre, d’escalier je veux dire, pas loin du tribunal, où des poètes se prostituaient. À l’inverse de leurs collègues plus classiques, ils ne marchaient pas. Ils attendaient au sol avec une imprimante portative. Des hommes louches venaient leur passer commande. Alors ils écrivaient, imprimaient. C’étaient souvent des lettres d’amour, des dépôts de plainte et des romans à la première personne. Tout ce qu’ils gagnaient, ils le dépensaient en encre d’imprimante – car l’encre coûte cher dans un monde d’escaliers. Sachant qu’il est impossible de faire entrer trois dimensions dans deux, il n’y avait pas de cartes. Pour se repérer, il fallait demander son chemin. On répondait alors : droite, haut, gauche, gauche, bas. Mais, les inclinaisons n’étant pas les mêmes, trois escaliers pouvaient monter d’un même palier sans mener au même haut. C’est comme les ronds-points dans notre monde, mais avec une dimension en plus : deuxième sortie à gauche, première sortie en haut, troisième sortie en bas. Les beaux quartiers étaient ceux où il fallait le moins marcher. On y déroulait des tapis et ponçait régulièrement les rampes. Tout y brillait, tout y était joli. Ces quartiers-là se trouvaient souvent à mi-hauteur, ni trop près du sol où l’ombre des escaliers du haut empêchait de voir, ni trop loin dans le ciel où l’oxygène commençait à manquer. Il devait y avoir aussi des sortes de pays, mais j’ai peu voyagé et je n’en suis pas sûr. En revanche, je me souviens qu’en bas les habitants étaient plus blancs et voûtés, et qu’en haut ils étaient plus tannés, plus poilus. Même la justice était une justice d’escalier. On tuait rarement, on préférait exiler les coupables dans les escaliers souterrains, loin du soleil et de son bon regard réchauffant. Pour les crimes les plus odieux, on jetait le criminel de l’escalier le plus haut. D’après mes souvenirs, j’avais pour travail la réfection des escaliers. Je remplaçais les marches usées par des marches neuves. D’où venaient-elles ? Je ne sais pas. Je les trouvais telles quelles dans une boîte.