Tableau des neiges d’antan
Elle revient de la rivière les bras chargés de draps. Lui, il dort au creux du noyer, posé comme dans une cathèdre. Les filles et petit François jouent tout autour des vaches. Un soleil frais raffermit le pré. Les filles sont allées les voir peu après le déjeuner, peu après qu’il fût allé s’endormir ; elles connaissent les codes et les signes ; elles savent qu’il ne faut pas le réveiller quand il dort. Alors, elles passent une partie de l’après-midi à coudre devant les murs marrons pleins de torchis de la petite maison fraîche. Elles attendent. Elles savent que les habits sèchent au soleil et qu’elles doivent attendre dans la petite maison fraîche. Jeanne les a étendus dès le premier soleil avec Marion, quand Denise, François et le père, Jean, dormaient encore. Jeanne est joyeuse aujourd’hui ; dans quelques jours, elle va voir sa sœur chez les béguines ; chez elles, il n’a rien à dire ; il se lève, il prie, il boit et il se tait surtout. Dans quelques jours, elle aura trente-trois ans. L’âge du Christ sur la Croix. Trente-trois ans et trente-trois sœurs qui l’attendront pour baptiser le petit dernier qui a survécu à trois hivers et à une attaque de mercenaires au printemps dernier. La ferme et la petite maison ont tenu bon ; quelques vaches ont dû être emportées par les prévôts, mais même si la vie à la ville-basse fut pendant quelques semaines compliquée, ils prient chaque jour pour que la guerre s’achève bientôt. C’est sans doute pourquoi Marion s’accroche à un missel qu’un prêtre du château lui a donné : pour espérer. Denise sait maintenant manier la charrue, mais c’est son père qui lui montre encore comment faire, pour être certain qu’elle sait manier la charrue. François, parfois, arrive à passer le long du sillon qu’elle trace, pour voir le soc fendre la terre et déchirer ses entrailles et tout ce qui s’y trouve. Il pose ses petites mains sur ses genoux et il rit en voyant arriver Gringalet, tendant ses membres blancs sur un champ encore nu. Puis petit François prend un élan, et il court jusqu’à la petite maison où il imite ses sœurs qui cousent toujours. Jeanne n’aura pas d’autre enfant ; François sera le dernier de sa vie de mère. C’est pour ça qu’elle aime le prendre dans ses bras pendant des heures, qu’elle le couve très chaudement dans sa couche molle de pailles, c’est pour profiter encore plus longtemps de son enfant, et ne pas voir disparaître trop tôt les années qui font encore de lui une chair de joie ; car elle le sait, dès que l’âge viendra, vers dix ou onze ans, son père lui parlera des horreurs de la guerre que ses sœurs n’auront pas le droit d’entendre ; il racontera comment les hommes se tuent et meurent, comment les guerriers ont le courage de les protéger tous avant de périr auréolés de gloire. Mais il ne lui dira pas comment certains désertent, apeurés de voir leurs camarades chialer comme des nourrissons ; se pisser dessus à faire du champ de bataille des mares de pisses jaunes, et enfin déserter et être rattrapés par ceux qui auront survécu pour périr de l’épée d’un chevalier qui sera resté assis sur sa selle en attendant la fin de la bataille. C’est pour ça qu’elle le prend dans ses bras pendant des heures, petit François, pour lui épargner encore un peu plus la guerre et arrêter un peu plus le temps.
Denise a quatorze ans, bientôt quinze. Avant elle, Marion avait dû passer par la coutume du drap qu’au village les jeunes hommes de vingt ans font passer sur la tête des filles pour savoir si elles sont fertiles et donc mariables. Le plus souvent, selon la coutume, elles le sont –, car il ne s’agit que de sautiller pour atteindre le sommet plat d’un long voile blanc. Marion, l’aînée, était alors encore joyeuse et téméraire et un peu naïve, comme toutes les filles qui ne savent pas encore qu’elles devront bientôt devenir des femmes. La lessive pour une famille de cinq. Le ménage avec sa mère. L’entretien de la grange et du poulailler, des cages à lapins. La charrue, des fois, quand le père serait trop fatigué pour se lever. L’arrosage des légumes. Mettre bas les vaches grosses. Elle connaissait déjà toutes ces corvées par cœur et les accomplissait maintenant sans plus se poser de questions. C’était devenu un rituel d’abreuver le pays comme elle s’en abreuvait. Ses parents et son grand-père tenaient et avaient tenu cette ferme depuis au moins mille ans, et rien ne semblait pouvoir arrêter dans sa course les usages de la ferme. Elle connaissait autant les rites populaires que ceux de la religion. Elle portait bien le voile et était la première à s’en aller sous les galeries, du côté des femmes, pour écouter le sage sermon. C’était depuis une de ces hauteurs veules qu’elle avait aperçu un jeune homme : beau comme un veau normand, il avait une petite moustache qui tachetait de blondeur son visage d’or. D’ordinaire, les pères choisissent les maris, et les jeunes filles suivent leurs conseils avisés en se taisant. Leur père avait accordé la main de Marion à ce jeune homme que personne ne connaissait pourtant ; il venait de Bretagne et avait été marin. La guerre avait pris son pays et tué ses deux parents et son frère. Il avait fui dans l’est. Martolod était Breton, mais il avait des origines norroises qui remontaient à son arrière-grand-père, un marchand dont les aïeuls devaient participer à nombre de razzias qui ravageaient les côtes de la mer d’ouest… Il y a fort longtemps, quand Dieu n’avait pas encore passé le cœur de tous les hommes et que le diable pervertissait même les plus courageux d’entre eux. Mais les femmes, les épouses, suivaient déjà les maris. Et Denise suivra aussi le sien. Denise aura un mari dans trois ou quatre ans, et même si aux dires de son père elle est moins gente dame que Marion, elle est plus rude à la tâche, plus rustre aussi selon sa mère. Et si leur père avait accepté un marin breton, il pourrait maintenant lui accorder le plus laid et le moins bon parti du village. Denise a été éduquée un peu plus à la dure que Marion ; en raison des guerres qui approchent, son père l’a habituée à se réveiller tôt, à souffrir les temps difficiles des régions maussades du nord, à marcher des heures durant sans se plaindre. Malgré la fierté secrète que ne prononçait jamais son père, elle ruminait des rumeurs de dame, s’imaginait dans de vastes châteaux, au bras de quelque prince au chef brun, au bras de quelque marin breton. Rien ne manquait à la maison depuis la fin du siège. Un des jeunes vassaux avait été fait captif, la dame du château avait dû pleurer, avait dû supplier le seigneur, son mari, de se rendre, de donner son château, de tout donner à l’ennemi qui voulait ses terres. Le seigneur avait préféré que le dernier de ses sept fils perdît un de ses doigts, plutôt que de vendre son honneur. L’honneur était encore important, même après que la moitié du royaume, y compris Paris, eut été perdue. Jeanne avait connu ces guerres ; elle avait connu le manque et la famine et déjà la mort par la maladie et l’épée. Son seigneur devait certainement avoir plus d’estime pour ses fils, car lorsque l’un d’eux fut fait prisonnier, il renonça à son château. Les mercenaires tuèrent tout de même le jeune homme de dix ans, et tous les serfs des lieux-dits attenants qui ne purent s’enfuir durent le servir, et la vie demeura la même. Jeanne était de ces enfants en exil, de ces enfants qui ne seraient jamais tués par l’ennemi car ils ne représentent rien, de ces enfants qui pourtant seraient un jour violées par quelque noble français, qu’elle ne pourrait pas désigner verbalement comme étant l’ennemi, mais qu’elle considérera pourtant plus étranger à elle que n’importe quelle paysanne anglaise. Elle avait rejoint une communauté de béguines, grandes femmes vêtues de blanc qui la recueillirent et lui apprirent à lire, à écrire, à compter. Elles lui parlaient de la Vierge Marie, de L’Ancien-Testament sans Lilith, de Christine de Pizan, veuve elle aussi comme tant d’entre elles. Jeanne aimait Christine de Pizan, surtout son Dit de Jehanne d’Arc, dans lequel la petite Jeanne se voyait encore. Et puis, lorsqu’elle sut écrire, elle composa son propre “Dit” de Jeanne d’Arc, mais la fin de sa version s’achevait avec le triomphe de Jeanne, couronnée à Reims, reine des béguines et des sorcières.
Un jour, un jeune orphelin (enfant de la guerre aussi), avait été recueilli par les grandes femmes vêtues de blanc ; il avait l’air triste et avait les mains toujours sales. Jeanne avait passé des jours à essayer de l’apercevoir par l’entrebâillement de la porte de sa petite cellule, mais les sœurs pieuses et chastes prenaient bien garde à ce que la jeune Jeanne ne rencontre jamais le jeune homme qu’elles songèrent bientôt à transférer à la capitainerie où il trouverait une place de sergent. Le cœur hélas trouve bien des chemins pour s’égarer. Ils parvinrent à se transmettre de petits mots dans les interstices du mur de sa cellule, et chaque nuit, dès leur quatorze ans, ils se retrouvèrent devant le chèvrefeuille qui grimpait le long de la fenêtre de Jeanne pour échanger bien des mots, et surtout, des regards aussi silencieux que des tombes. Longtemps les béguines, sages des labyrinthes du cœur, hésitèrent à transférer plus rapidement le jeune homme à la capitainerie, mais attendries et surtout curieuses de connaître ce que pourrait donner dans leur abbaye une histoire d’amour tout droit sortie d’un poème courtois, elles finirent par adopter définitivement les deux jeunes gens, sans prévoir ce qui les attendait : destinés à la mort, les béguines préféraient conserver l’idée que les voix du Tout-Puissant sont parfois impénétrables. Jusqu’à ce qu’un jour, des parents adoptèrent le jeune homme et qu’il dut partir. Jeanne ne devait jamais le revoir, mais finir sa vie avec le jardinier qui avait l’habitude de tailler une fois par mois le chèvrefeuille qui montait à sa fenêtre et qui avait quinze ans de plus qu’elle. Ils se marièrent avant son seizième printemps.
C’est pour ça qu’elle a tout fait pour que Marion pût se marier avec Martolod, parce qu’elle ne voulait pas qu’elle n’eût pas à choisir. Elle en a sauvé une, elle sait qu’elle ne pourra pas sauver toutes les autres. Elle ferme alors les yeux dans le creux doux et velu du torse de son mari dont elle est la femme ; elle tient ses mains enfoncées dans ce vide énorme, et remuant ses petits pieds graciles sous le drap évasé du lit, elle songe à d’autres vies que la sienne. Elle rêve à d’autres hommes que le sien. Pendant la guerre, Marion venait souvent se blottir à l’aurore dans le lit de ses parents. Elle bougeait un peu comme pour dire qu’elle est aussi là, et elle refermait les yeux. Agrippée au bras de sa mère, le visage tout entier perdu dans la forêt de cheveux de sa mère, elle égarait des soupirs. De légers spasmes poussaient que les premières secousses des assauts répétés faisaient disparaître dans des hurlements de panique. Une boule remonte encore de son ventre quand elle y pense, quand elle pense à ces mois d’enfance pendant lesquels ils étaient privés de tout, qu’ils avaient encore moins que rien. Jeanne a une chanson pour apaiser sa fille dans ces moments, une chanson qu’elle chantonne comme chuchotée. C’est une chanson qu’elle se chante aussi à elle-même, pour oublier son existence et pouvoir rêver, à haute voix, à d’autres hommes. Elle ne chante cette chanson à personne d’autre. Comment le pourrait-elle, plus recluse qu’un ermite dans la petite maison fraîche ? Même à Denise, elle ne la chante pas encore. Peut-être ne la lui chantera-t-elle jamais ? Elle ne sait pas. Elle n’y pense pas. Elle rêve à d’autres hommes, et surtout, à d’autres vies que la sienne. D’autres vies qui n’existent pas.
Extrait d’un texte à paraître à l’automne 2027 aux éditions Terres du couchant.