L’été de la fin du monde 

La ville est déserte : on ne voit, le soir, dans le centre, pas une âme, alors que d’habitude il est plein. Le matin, aux environs de midi, et même le samedi, les quelques commerces qui n’ont pas fermé sont, malgré la fraîcheur relative que dispensent leurs seuils, déserts. Le goudron bleu des rues fond au soleil. Personne n’occupe les tables des cafés. Si, par hasard, l’heure de la sieste vous surprend dans une rue de quartier excentrique, sans arbres, en plein soleil, éloignée du fleuve et sans aucun arrêt d’autobus en vue, la sensation d’irréalité est si grande que la lumière, sur les trottoirs blancs, se met à couler, rapide, se met à s’effilocher, à grésiller. On va jusqu’à entendre le bruit de la lumière. Du marché central se dégage une légère exhalaison de pourriture. Quand deux inconnus se croisent par hasard, dans une rue vide, les regards qui se rencontrent un instant, en un échange confus et désolé, se mettent aussitôt à errer ailleurs ou bien ils se fixent sur les pavés gris et ne se relèvent plus. On ne peut plus soutenir un regard. Parfois, le soir, on aperçoit à quelque fenêtre les yeux voilés d’une femme mûre qui, le maté refroidi en main, le corps abondant et mou, les cheveux gris, contemple la rue déserte, du bord de sa pénombre. Les yeux surtout, le reste est comme déjà fondu dans l’obscurité. C’est seulement la nuit que les gens sortent sur le trottoir : l’intérieur des maisons s’est tellement réchauffé durant le jour qu’il n’y a pas moyen, ni le temps, durant la nuit, de le rafraîchir ; avant que l’air de la nuit y parvienne, le soleil du matin se mettra à le chauffer de nouveau. Les gens installent le poste de télé dans le couloir et ils s’assoient sur le trottoir, tous tournés vers la maison. Un pot de citronnade ou une bouteille de bière passe de main en main. Tout au long de rues entières, la même lumière acérée des téléviseurs tremblote dans tous les couloirs et les mêmes voix et les mêmes bruits, artificiels et pleins d’échos, remplissent l’air. Les silhouettes des spectateurs, comme pétrifiées, se nimbent par moments de bleu à la lumière des téléviseurs. Les cinémas aussi sont vides. Dans certains d’entre eux, deux ou trois fois, on a dû annuler la séance faute de public. A certaines heures les gens ne sortent plus que pour des raisons de force majeure, maladie ou travail ; surtout les heures proches de midi. Beaucoup se demandent en plaisantant (mais on sait à présent ce que peut cacher une boutade) si ce n’est pas tout simplement la fin du monde. Ici, Elisa lève les yeux en souriant et laisse suspendue en l’air, à mi-chemin entre la table et sa bouche, la fourchette et sa rondelle de tomate d’où glisse, sur l’assiette, une goutte d’huile. Le Chat observe la chute de la goutte sans cesser de mâcher, appuyé au dossier de sa chaise. Ses couverts reposent sur le bord de l’assiette blanche où les tranches de tomate baignent dans une huile jaune. Autour des graines qui se sont détachées des tranches, des cercles dorés et brillants se sont formés. Le Chat se penche vers son verre de vin blanc ; des gouttes d’eau glacée glissent sur la paroi du verre. Les sourcils légèrement levés, le sourire épars, la fourchette à mi-chemin entre la table et la bouche, Elisa le regarde lever son verre et le porter à ses lèvres. En tout cas, poursuit Elisa, c’est l’opinion que Tomatis et son compère Horacio Barco soutenaient deux ou trois soirs plus tôt au Bar de la Galerie : le scepticisme devant la possibilité de la fin du monde n’est basé que sur le concept d’expérience ; parce qu’il n’y a pas eu de fin du monde jusqu’à ce matin, il n’y en aura pas en ce moment ni demain. On sent bouillir les rues à l’heure de la sieste et les maisons désemparées se dessèchent au soleil. Il reste l’eau, les arbres, ultime source, en apparence, de vie. Mais les arbres, eux aussi, n’y résistent presque plus, ils jaunissent ou bien leurs feuilles pendent ; et l’eau devient trouble, dense, lourde, elle sent fort. Dans la grande sphère blanche du jour, en flammes, la ville se consume, s’épuise, craque sans cependant flamber. Va-t-il enfin revenir, comme autrefois, l’automne ? Dans les yeux des gens qui se croisent dans la rue, c’est la question, incertaine, fugitive, qu’on peut lire. Fugitive, car il est difficile, en ville, quand on croise un regard inconnu, de ne pas détourner les yeux. Les yeux qui cependant se cherchent pour trouver un soulagement dans l’incertitude commune, glissent rapidement de côté et se fixent à nouveau sur le trottoir. Ce n’est ni par timidité ni par honte mais par simple pudeur, pour ne pas exposer la vieille peur, comme un corps nu, aux regards des autres. Hier soir par exemple, quand elle avait accompagné Hectór et les enfants au car, elle avait vu, pour la première fois depuis plusieurs jours, beaucoup de gens réunis, comme si tout le monde s’empressait de fuir ce climat d’imminence. Et après les avoir laissés à l’autobus de Mar del Plata, elle était repartie en direction de sa voiture. Au crépuscule, comme on sait, la fièvre monte. Verte, rougeâtre, l’atmosphère, chaude, est contaminée par quelque chose d’incertain, d’indéfinissable. Ici, Elisa fait une pause, coupe un morceau de pain, l’incruste dans la fourchette du côté de la croûte et le passe, en lui imprimant un mouvement circulaire, sur l’assiette blanche pour qu’il s’imbibe d’huile. Les graines dorées s’agglutinent autour du pain, aspirées par la succion que la mie, comme une éponge, exerce sur le jus brillant. Le morceau de pain, mené par la main qui empoigne, ferme, la fourchette, parcourt la surface entière de l’assiette, exception faite du rebord. Quand Elisa le retire pour le porter à sa bouche, l’assiette reste vide, luisante, avec quelques graines éparses, prises dans un cercle gélatineux et brillant. La cuisine est dans une pénombre assez fraîche, aucune brise ne fait bouger le rideau de toile bleue qui la sépare de la galerie. Traversé par le soleil, le rideau projette sur le carrelage rouge une ombre bleue pleine de nervures transparentes. Sans cesser de mâcher, le Chat contemple les lèvres charnues sur lesquelles l’huile a laissé une trace, le visage de bronze où la sueur commence à strier l’ombre noire autour des yeux, les cheveux noirs tirés en arrière, le cou de bronze, lustré comme toute la peau visible qui émerge, comme les épaules et les bras, de la robe blanche immaculée et raide. Le morceau de pain arrive à la bouche qui s’ouvre et l’aspire ; tout aussitôt, dans l’instant où la fourchette descend et s’appuie en tintant contre le bord de l’assiette, les muscles du visage bronzé se mettent en mouvement au rythme de la mastication. Elisa ouvre un peu les yeux et avance un peu la tête au moment d’avaler. Et sans aller plus loin, hier, à l’heure de la sieste, au moment où elle traversait la rue déserte, au coin du marché central… mais non, non. Elle se tait à nouveau. En voyant l’air d’attente du Chat, elle baisse les yeux et les fixe à nouveau sur son assiette. Dans le silence qui suit, le Chat prend les cigarettes, en met une entre ses lèvres et l’allume. Il secoue plusieurs fois l’allumette avant que la flamme s’éteigne. Un jet de fumée droit, cylindrique, à bout turbulent, est décoché vers Elisa qui lève les yeux, les fixe sur ceux du Chat une fraction de seconde et aussitôt, secouant en même temps les épaules et la tête, émet un sourire trouble et pudique.

Juan José Saer, Nadie Nada Nunca, trad. Laure Bataillon, Paris, Le Tripode, 2025, pp.43-47.

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